Une jalousie qui prouve le succès de la Place

24 Mars 2018 Interviewé par François Aulner
Serge de Cillia
Serge de Cillia le 3 mars dans les locaux de l’ABBL au Kirchberg.
(Photo : Edouard Olszewski)

Le secteur bancaire est en pleine transition, mais le Luxembourg est sur la bonne voie, selon le directeur général de l’Association des banques et banquiers Luxembourg (ABBL) Serge de Cillia.

Le 3 mars, le CEO de l’ABBL, l’Association des banques et banquiers Luxembourg, accueille Paperjam dans les locaux de l’association à Kirchberg juste en face de la Chambre de commerce. Serge de Cillia arrive dans une salle de réunion, avec un sourire sur le visage, mais demande d’emblée s’il n’a pas l’air trop fatigué pour les photos. La veille, il rentrait très tard d’un voyage officiel à Dublin. On le rassure, il a toujours bonne mine. Puis on s’assoit et un entretien décontracté commence. Au sujet du secteur bancaire, mais également du débat politique actuel. Comme il l’avait convenu avec les syndicats, Serge de Cillia expliquait avant l’entretien qu’il ne répondrait pas à des questions sur les négociations concernant un nouveau contrat collectif pour le secteur bancaire.

Monsieur De Cillia, le secteur bancaire se caractérise depuis des années par un grand contexte de changement. Davantage qu’il y a 10 ans ou 20 ans. Il y a la régulation, l’harmonisation européenne, la concurrence globale, la digitalisation et un grand nombre de transformations. Pour commencer, le métier de banquier est-il encore attractif?

«La finance et le monde bancaire sont en transformation profonde. Pas seulement à Luxembourg, mais un peu partout. Les grands centres financiers font le bilan des réglementations et constatent qu’ils doivent désormais faire face à des coûts récurrents importants.

Ces coûts, l’ABBL les a mesurés, notamment au travers d’une étude conjointe avec EY, ‘Cost of Compliance’. Nous constatons clairement que ces coûts liés directement à la réglementation et les nouvelles fonctions qui y sont liées, à savoir les fonctions compliance, risk management, audit, reporting, etc. sont en augmentation constante.

La protection du consommateur…

«Mifid II est entré en vigueur au début de cette année avec, d’un côté, des coûts importants de mise en place, et d’un autre côté une baisse des revenus. Certains acteurs doivent se poser la question de la masse critique nécessaire de leur modèle d’affaires pour rester rentables.

En banque privée, il y a quelques années, on estimait qu’il fallait 5 milliards d’euros d’avoirs sous gestion pour être rentable. Aujourd’hui ce seuil est estimé à 10 milliards. Si on regarde un peu ce que font certains de nos grands acteurs, nos membres, on voit que la masse critique n’est pas nécessairement là. Des décisions récentes de cession d’activité et d’avoirs s’inscrivent dans ce contexte.

Ces décisions ne sont généralement pas prises au sein de l’entité luxembourgeoise, mais plutôt au niveau des maisons mères. Les acteurs à Luxembourg en sont les premiers concernés, avec dans la plupart des cas des conséquences sociales.

L’acquis du savoir financier et légal nous semble être le fondement garantissant une protection efficace du consommateur.

Serge de Cillia, CEO de l’ABBL

Les banques ont soutenu toutes les mesures permettant un système financier solide, bien régulé et supervisé. Nous avons toujours plaidé pour une bonne régulation, notamment en vue de protéger les consommateurs. Dans ce contexte, nous préférons que les acteurs politiques et publics mettent plus l’accent sur la qualité que sur la quantité de la réglementation. Nous avons fait part des investissements et des ressources considérables nécessaires pour implémenter cette avalanche de régulations. Or, nous constatons que la régulation commence à étouffer certains acteurs bancaires. Une réflexion sur les impacts de cette avalanche réglementaire des 10 dernières années sur la banque et ses parties prenantes nous semble de rigueur.

Il nous semble également important d’explorer les alternatives. Notamment en matière de protection du consommateur, nous pensons que l’information et l’accompagnement de celui-ci, en vue d’acquérir des compétences financières dès son plus jeune âge, sont les meilleurs moyens pour durablement le protéger. L’acquis du savoir financier et légal nous semble être le fondement garantissant une protection efficace du consommateur. C’est pour cette raison que nous plaidons depuis des années pour l’introduction de l’éducation financière dès le plus jeune âge et que nous développons en collaboration avec la Chambre de commerce des activités en matière d’acquisition de compétences financières.

Les banquiers de guichet tendent à disparaître et des plans de départ à la retraite anticipés dans les grandes banques luxembourgeoises ont eu lieu. Est-ce que ce cycle précédent est terminé?

«Aujourd’hui, nous constatons que les banques sont obligées de maintenir en parallèle un réseau d’agences, de développer du e-banking et enfin de lancer des applications mobiles, qui sont demandées de plus en plus par la clientèle.

Beaucoup de clients recherchent davantage une agence bancaire à proximité de leur lieu de travail et plus nécessairement une agence près de leur lieu de résidence. Les clients recherchent une certaine flexibilité en ce qui concerne la disponibilité de leur banquier. Par conséquent, nous allons assister à des fermetures et ouvertures d’agences.

Ce n’est pas une offre qui est poussée par des banques, mais c’est une demande de la clientèle. Les banques ont créé de nouveaux canaux de distribution pour répondre aux besoins de leurs clients, qui veulent être en ligne en permanence et ne veulent plus spécialement se déplacer dans une agence bancaire, sauf pour des conseils spécialisés en matière de placements et de crédits.

On n’arrivera pas à rediriger tout le monde vers les fonctions créées par la digitalisation.

Serge de Cillia, CEO de l’ABBL

On entend actuellement différentes déclarations au sujet de ces transitions dans le monde du travail. Le ministre de l’Économie, Étienne Schneider (LSAP), par exemple, estime qu’il faut repenser la redistribution des gains de productivité et évoque l’idée de la réduction du temps du travail. Sa collègue eurodéputée, Mady Delvaux, estime même déjà qu’avec la robotisation, donc dans la direction de l’automatisation, il faudrait revoir la fiscalité et redistribuer pécuniairement. Le Premier ministre Xavier Bettel (DP), en revanche, estime que, comme à l’époque de la «Ford T», pour chaque emploi détruit, un nouvel emploi est créé. Qui a raison?

«Je ne vais pas donner raison ou tort à l’un ou à l’autre, mais c’est un sujet passionnant. En marge de la visite d’État au Japon en novembre dernier, nous avons visité l’usine de robots ‘Fanuc’. Dans cet établissement, ce sont des robots qui produisent des robots, qui produisent des robots, qui produisent des robots. Dès que l’on entre dans l’usine, on constate qu’il n’y a que deux hommes dans un immense hangar – la superficie d’un terrain de foot. Leur tâche consiste à huiler les machines si nécessaire et pour le reste, il n’y a que des machines qui fabriquent des machines.

J’avais mal au cœur en rentrant dans un tel monde, puisque dans une manufacture classique on aurait vu des centaines ou des milliers de travailleurs. Et donc la discussion qu’on a, y compris dans la convention collective, et c’est la seule parenthèse que je ferai sur ce sujet, c’est la thématique de l’employabilité du personnel.

La digitalisation est une réalité. On ne sait pas quand et à quelle profondeur elle va impacter certains métiers, mais elle est là, et certaines fonctions vont tout simplement disparaître. Quand j’ai commencé à la BGL en 86, la banque disposait d’un service ‘chèques’ et d’un important département ‘titres physiques’. Aujourd’hui il n’y a plus de chèques ni de titres physiques. Il en va de même pour les coupons du dentiste belge: il n’y en a tout simplement plus.

Les employeurs ont une responsabilité sociale. De façon préventive, il est aussi nécessaire de mener une analyse d’impact et voir quelles fonctions sont touchées. Il faut capitaliser sur les compétences de ces employés impactés pour ensuite pouvoir leur permettre de retrouver une nouvelle affectation.

Les banques mettent en œuvre divers moyens pour aider ces personnes (formations, éducation, etc.), mais il faut être conscient que, malheureusement, tout le monde ne pourra pas être…

Reconverti?

«On n’arrivera pas à rediriger tout le monde vers les fonctions créées par la digitalisation. Quelqu’un qui a travaillé pendant de nombreuses années dans un back-office n’est pas nécessairement apte à travailler au front-office, en contact avec des clients.

Quelles sont les pistes à suivre? Les bourses d’employeurs et employés ou les formations suffiront-elles? Ou faut-il d’ores et déjà préparer un nouveau cadre légal pour l’économie et pour la redistribution? Si on ne taxe pas les robots ou l’automatisation, on risque de devoir taxer davantage le capital, ce qui ne plaira pas aux investisseurs.

«Beaucoup de pistes sont en train d’être étudiées et analysées. Pour l’instant, les prévisions concernant l’impact de la digitalisation sont nombreuses et avant tout théoriques. S’il est sans doute vrai que les évolutions technologiques impactent l’emploi et transforment la façon de travailler, ceci ne signifie pas nécessairement la fin du travail.

Quand on parle des changements de la façon de travailler, c’est de la question de l’employabilité que nous parlons. Pour les employés concernés, ils devront passer par des évaluations afin de dégager les compétences acquises et voir lesquelles font défaut. Avec ces évaluations, des bilans individuels peuvent être dressés, ce qui permettrait de réaffecter ces gens au sein des banques. Il est évident que cette mobilité interne est plus facile à opérer dans des établissements de plus grandes tailles.

Il faut toutefois noter que l’employabilité ne peut pas se limiter à l’établissement d’origine, mais également auprès d’autres employeurs du même secteur, voire même d’autres secteurs d’activités.

Une autre tendance constatée est la ‘succursalisation’ des banques.

Serge de Cillia, CEO de l’ABBL

Dans le cadre de la banque dirigée par le client lui-même, Amazon souhaite s’unir avec J.P. Morgan pour offrir lui-même des comptes courants. Faut-il s’attendre à de nouvelles annonces similaires dans les jours qui viennent?

«Je pense que oui. Les banques disposent de leur base de clients et les fintech possèdent l’outil, la technologie. Il y aura donc forcément des rapprochements entre les banques classiques et les nouveaux acteurs. D’ailleurs, avec la directive ‘paiements’, la PSD2, d’autres opérateurs vont faire concurrence aux banques. La concurrence ne sera plus limitée à une concurrence interbancaire, mais verra de nouveaux acteurs entrer sur le marché. Cette nouvelle directive permet en effet à des opérateurs de paiement de rentrer dans les systèmes des banques afin d’offrir leurs services aux clients bancaires. Dans un premier temps en matière de paiement ou encore de ‘cash pooling’.

Je pars du principe qu’après cette directive PSD2 il y aura certainement une PSD3. Les banques doivent donc trouver des alliances utiles afin de combiner le ‘know your client’ d’un côté, et de l’autre les applications digitales et autres, dont le client a besoin.

Photo : Edouard Olszewski)

Est-ce une concentration positive? Où existe-t-il quand même des dangers pour les plus petits acteurs des places financières?

«J’ai mentionné le terme de ‘proportionnalité’ à deux reprises et c’est important. La majorité des banques à Luxembourg (55%) ont des effectifs inférieurs à 100 personnes.

Là évidemment, la question de la flexibilité en matière d’organisation du temps de travail, relation avec la clientèle, l’organisation proprement dite de la banque est plus difficile à répondre. Il est évident qu’une entité qui emploie 1.000 ou 2.000 personnes dispose de suffisamment de ressources pour avoir la flexibilité nécessaire pour répondre pleinement aux besoins de ses clients. Il est primordial d’anticiper ces besoins, de faire les bons investissements et de se positionner dans un groupe forcément plus grand que l’entité luxembourgeoise.

Une autre tendance constatée est la ‘succursalisation’ des banques; pour des raisons de coûts et de simplification de la structure. Cette tendance va se poursuivre. On assiste à une diminution des entités ‘SA’, filiales d’un groupe financier, et à une augmentation des succursales, avec une structure plus simple, puisqu’une succursale fait, par définition, partie intégrante de son siège à l’étranger. Ces dernières n’ont pas besoin de conseils d’administration, ne s’occupent pas du reporting tel qu’une filiale doit le faire. Le groupe en tant que tel gagne une certaine flexibilité.

Un autre phénomène également observé est le développement du modèle du ‘hub’ européen, avec une entité centrale à Luxembourg, autour duquel rayonne un réseau complet d’entités réparties dans toute l’Union européenne. Ce modèle est notamment utilisé par les banques chinoises pour gérer l’ensemble de leur réseau de succursales.

Dans ce contexte de changement, le Luxembourg garde-il toujours des atouts par rapport à ses concurrents internationaux?

«Nos atouts traditionnels sont la stabilité du pays, en matière de politique, mais également en matière sociale; il y a évidemment la notation ‘triple A’, et surtout l’ouverture sur le monde et cette internationalisation dont jouit le Luxembourg. Les opérateurs sont à 95% des opérateurs internationaux et plus de 90% des clients sont internationaux. Et cette ouverture fait que la Place luxembourgeoise est plus internationale que d’autres pour attirer des clients qui ne trouvent pas des solutions ni de réponses à leurs besoins financiers complexes dans leur pays de résidence.

D’où l’importance des missions à l’étranger avec Luxembourg for Finance pour attirer des nouveaux acteurs, respectivement dans le cadre du Brexit, où l’on demande à réfléchir au développement des acteurs qui sont déjà sur place.

Le Global Financial Centre Index classe le Luxembourg à la 14e place au niveau mondial. Nous jouons dans la Ligue des champions des places financières internationales. La concurrence est rude et le succès est le résultat d’efforts permanents.

Durable veut dire aussi la responsabilité sociale des entreprises.

Serge de Cillia, CEO de l’ABBL

Quels seront les rôles de la blockchain ou des cryptomonnaies dans les prochaines années? Qu’en est-il de la disparition de l’argent papier?

«Je commencerais plutôt avec la finance verte ou la finance durable. C’est un domaine où typiquement, le Luxembourg est un laboratoire qui a su mettre en place pas mal d’idées et les a implémentées de manière concrète.

En la matière, la Bourse du Luxembourg joue le rôle de leader avec son initiative de la Bourse verte, qui est devenue la plus importante au monde en termes de cotation de produits verts. En remontant dans le passé, il faut évoquer LuxFlag, l’agence de labellisation de produits dans le domaine des fonds d’investissement responsables notamment, ou encore la présence de la Banque européenne d’investissement qui est fortement engagée dans les crédits durables.

Il faut s’attendre à une demande très importante dans les années à venir, autant des clients privés que des institutionnels. De la même manière que la digitalisation, la demande pour les produits verts et responsables est une demande initiée par les clients. Il y a une réelle conscientisation générale qui pousse les investisseurs à introduire dans leur portefeuille une partie d’investissement vert. 

Et social?

«Oui. Durable veut dire aussi la responsabilité sociale des entreprises. Une partie grandissante d’investisseurs veut éviter de voir leurs fonds investis dans des sous-jacents qui ne respectent pas certains principes sociaux (conditions de travail, égalité des genres, travail de mineur…)

Le succès luxembourgeois dans la finance durable fait d’ailleurs déjà des jaloux. Ce qui prouve que nous sommes sur la bonne voie, dans la bonne direction.»

Dans une deuxième partie de l’entretien, Serge de Cillia partage ses vues sur le débat politique au sujet de la croissance et sur les risques d’une crise.

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