Prêts à suivre la piste Rifkin?

29 Novembre 2016 Par Camille Frati
L’objectif est de rendre le secteur de l’agro-alimentaire durable, de la production à la distribution.
L’objectif est de rendre le secteur de l’agro-alimentaire durable, de la production à la distribution.
(Image: Shutterstock)

L’économiste américain Jeremy Rifkin a présenté le 14 novembre l’étude stratégique forgée avec l’aide de 300 experts du pays. Dix mois de travail pour un rapport de 475 pages. Séduisante, ambitieuse, la troisième révolution industrielle à la luxembourgeoise a le mérite de dresser une vision globale s’appuyant sur six piliers sectoriels. Faisable ou pas? Paperjam a recueilli les commentaires des principaux concernés.

Énergie

L’étude Rifkin mise sur le potentiel d’efficience énergétique issu de la rénovation des bâtiments, ainsi que sur l’exploitation du vent, du soleil, de la biomasse et de la géothermie. Objectif: couvrir 70% des besoins en énergie grâce aux sources renouvelables.

Jean Lucius, CEO d’Encevo: «L’étude n’est pas quelque chose de révolutionnaire pour les spécialistes des différents sujets, mais ce qui est très bien, c’est qu’elle donne une vue d’ensemble.

Il est difficile de se fixer sur un chiffre exact pour les énergies renouvelables pour l’instant, mais il faut un objectif ambitieux. Les buts affichés ne sont pas irréalistes. Le secteur connaîtra beaucoup de développements dans les années qui viennent. Le photovoltaïque jouera un rôle de plus en plus important sur les façades en leur permettant de produire de l’électricité. Les compteurs intelligents que nous avons déjà développés sont bien pour avoir une vue sur la consommation instantanée. Il faut encore investir dans les réseaux pour les rendre intelligents, ainsi que dans les modes de stockage, en particulier pour les véhicules électriques. Nous y travaillons aujourd’hui.

On ne va pas pour autant couper les interconnexions avec nos pays voisins et le Luxembourg ne sera pas une île. La France, l’Allemagne et la Belgique connaîtront des tendances analogues. Ce qui est important, c’est que le Luxembourg soit le leader en Europe de ce mouvement.»

Mobilité

Maître mot de la troisième révolution industrielle, la mobilité doit profiter des effets conjugués de la digitalisation et des énergies renouvelables. La part des voitures individuelles passerait de 70% à 30% tandis que 40% des déplacements se feraient en transports publics ou en autopartage et 40% en mobilité active (vélo, marche…). Une gageure dans le pays qui compte le plus de voitures par habitant en Europe. Une révolution modale qui s’accompagne d’un ambitieux objectif de 100% de véhicules zéro émission d’ici 2050, sans oublier l’émergence de transports sans conducteurs.

François Bausch, ministre du Développement durable et des Infrastructures: «Ce qui est écrit est très courageux. Cela correspond à la dynamique que l’on veut mettre en place pour décarboniser complètement les transports au Luxembourg, et ce dès 2025 pour les voitures individuelles.

La multimodalité sera au cœur de toute la stratégie. C’est ce qu’il nous faut pour résoudre les problèmes de mobilité, décongestionner les espaces routier et urbain et retrouver une qualité de vie. C’est déjà ce que nous sommes en train de mettre en place autour du tracé du tram avec neuf pôles d’échange. Ce n’est pas de la science-fiction! La conduite autonome combinée au partage de la voiture va révolutionner complètement la mobilité.

Je crois que le Luxembourg peut servir de laboratoire. C’est pour cela que mon ministère et celui de l’Économie ont mis en place une plateforme de travail commune sur ce sujet. Nous allons régulièrement voir des projets innovants pour essayer de les attirer au Luxembourg.

Il est aussi important que nous transformions assez vite notre centre logistique en centre durable en misant sur ces nouvelles technologies. Les transports sont le seul secteur dont les émissions de CO2 ont augmenté ces 20 dernières années. Je suis persuadé que les pays qui, aujourd’hui, décident courageusement de se lancer dans une stratégie qui essaie de décarboniser au plus vite le secteur des transports seront gagnants. Cette transition ira très vite au cours des 20-30 prochaines années.»

Bâtiment

L’étude prône la rénovation du bâti existant et de stricts critères pour celui à construire, afin de transformer l’ensemble du parc en véritable centrale de production et de stockage d’énergie, sans oublier le recyclage et l’économie circulaire. Les bâtiments devraient pouvoir être modulables et passer d’une vocation résidentielle à une vocation commerciale et vice versa. Voire être déconstruits et remontés ailleurs.

Jean-Marc Kieffer, administrateur délégué de la CDCL: «Il faut voir comment on en sort un modèle économique. Il va falloir rénover un parc immobilier plutôt âgé. Mais quels sont les incitants pour les propriétaires? S’ils ne peuvent pas augmenter le loyer, pourquoi iraient-ils rénover leurs logements? Cela demande beaucoup d’argent pour un retour sur investissement des années plus tard.

Ce qui me plaît, c’est que M. Rifkin parle d’augmenter la densité de l’habitat. C’est en opposition avec la tendance actuelle à vouloir plus ou moins tout protéger (préservation du patrimoine, la sauvegarde des monuments, etc). Rien que le PAG de la Ville de Luxembourg va à l’encontre de cela. Il faut maintenant du courage politique au niveau national et communal.

L’étude évoque l’économie circulaire avec des bâtiments qui pourraient être déconstruits. Pour les matériaux, pas sûr qu’on en trouve aujourd’hui. La tendance dans la construction de façade est traditionnellement le béton. Même le bois ne se déconstruit pas si facilement.

Il y a aussi des efforts à faire sur la façon d’atteindre une certaine performance énergétique, car certains matériaux comme le Styropor ne sont absolument pas recyclables.

Je suis très favorable au ‘Lighthouse Project ’. Le secteur de la construction a déjà construit un bâtiment requalifiable en troisième révolution industrielle: le Neobuild à Bettembourg. C’est un laboratoire qui a reçu un prix de la COP21.»

Alimentation

Les zones rurales ne sont pas en reste dans la troisième révolution industrielle. L’objectif est de rendre le secteur de l’agro-alimentaire durable, de la production à la distribution. L’agriculture luxembourgeoise devrait viser la qualité, la diversité et le 100% bio, tout en réduisant les émissions de CO2 et en comptant sur un partenariat privilégié avec la recherche. Les consommateurs devront aussi être éduqués afin de réduire le gaspillage alimentaire.

Goy Grosbusch, directeur Supports & Marketing chez Marcel Grosbusch & Fils: «Le secteur agro-alimentaire et notre société sont déjà confrontés à ces thématiques depuis un moment, que ce soit au niveau du recyclage du bois, du plastique et du carton que nous utilisons pour nos emballages ou du recyclage alimentaire. Nous parlons de récupérer des sources naturelles d’eau pour alimenter nos circuits.

M. Rifkin dit aussi que la troisième révolution industrielle va porter sur l’éducation, ce que nous voulons faire à travers nos projets ‘Grosbusch Kids’ et ‘Grosbusch Academy’. Nous sommes aussi actifs dans la production nationale puisque nous avons planté 1.000 arbres pour contredire ce qui est reproché au secteur agro-alimentaire (transports, emballages, etc).

La demande est beaucoup plus importante que la disponibilité des produits. La majorité des agriculteurs produisent des pommes de terre, des pommes et du raisin. Pour le bio, il faut mener une réflexion à long terme, mais déjà garantir un niveau de production conventionnelle.

Côté logistique, nous parlons déjà de green energy pour nos camions. Nous utilisons l’additif AdBlue et renouvelons régulièrement notre parc, nous profitons des évolutions qui rendent les camions plus performants. Nous avons aussi prévu des bornes de recharge pour camions et camionnettes électriques dans le cadre de l’agrandissement de notre dépôt. Nous allons également installer des panneaux photovoltaïques sur le toit du dépôt afin de produire une partie de l’énergie que nous consommons.»

Industrie

Impression 3D, robotique, design virtuel, réalité augmentée, internet des objets… Les opportunités sont légion, selon l’étude, pour une industrie qui a beaucoup à gagner de la digitalisation. Le Luxembourg pourrait suivre le mouvement de l’industrie 4.0 déjà en marche en Allemagne. Objectif: devenir une plateforme de renommée internationale pour l’excellence de son industrie durable, en profitant d’une étroite collaboration avec la recherche et d’un écosystème favorable aux start-up œuvrant dans l’éco-innovation.

Robert Dennewald, CEO d’Eurobéton et président du CA de Chaux de Contern: «L’étude reflète bien les tendances actuelles. L’économie circulaire existe déjà, c’est une tendance forte à poursuivre. Les TIC sont aussi en train d’être mises en place dans mon usine parce que si on ne le fait pas, on sera oublié dans 10 ans. Avait-on besoin de Rifkin pour nous dire ça?

Il faut surtout assurer un certain suivi de l’étude, pas comme celle du Dr Fontagné en 2004: tous les volets ayant trait à l’action gouvernementale sont passés aux oubliettes.

Je suis assez déçu par les mesures concernant l’industrie. La première vise à donner les pleins pouvoirs au Haut Comité pour l’industrie. Ça me fait rire parce qu’on n’a pas attendu Rifkin pour faire ce constat et M. Schneider a eu cinq ans pour le faire. Ça me paraît un peu utopique.

L’étude me confirme dans ce que je fais. Par exemple, nous sommes en train de développer des blocs de construction démontables donc réutilisables. Quand M. Rifkin dit qu’il faut oublier de réfléchir en tant que propriétaire, mais plutôt en tant qu’utilisateur, c’est parfaitement concevable qu’un jour, on soit amené à louer des blocs plutôt que de les vendre. Je suis prêt à me lancer dans cette aventure.

Mais cela doit se faire de manière progressive et lente car on ne peut pas faire n’importe quoi sans nos voisins.»

Finance

Microfinance, finance climatique, investissements responsables… L’étude Rifkin suggère de capitaliser sur les initiatives déjà lancées pour créer une plateforme de finance du développement durable réunissant investisseurs potentiels et projets éligibles. Un volet est aussi consacré à l’éducation financière tous azimuts, des étudiants aux professionnels en passant par les consommateurs.

Nicolas Mackel, CEO de Luxembourg for Finance: «Je trouve tout à fait louable la démarche de demander à quelqu’un de l’extérieur de venir regarder, étudier, analyser ce que fait le Luxembourg pour ensuite formuler des propositions. On ne peut qu’y gagner.

Concernant la partie finance, certains éléments sont intéressants et il sera utile de les regarder de plus près, comme la place centrale donnée à la plateforme de finance du développement durable. C’est une bonne idée. Il y a aussi beaucoup d’éléments que nous avons déjà développés comme la climate finance, les green bonds et la responsible finance. M. Rifkin voit qu’il y a au Luxembourg une volonté de s’engager dans cette voie.

À propos de la formation, l’ABBL et l’Alfi ont développé toute une série d’activités dans ce domaine. Les propositions de Rifkin visent plutôt l’éducation de la population luxembourgeoise, ce qu’il appelle la financial literacy.

Dans le domaine de la technologie financière, il faut voir ça de plus près. Certaines idées sont meilleures que d’autres. Sur les monnaies virtuelles, je ne suis pas 100% convaincu de l’utilité de ses propositions.

On va regarder ça de près, on va identifier les idées nouvelles qui pourraient éventuellement enrichir ce que nous faisons déjà au Luxembourg.»

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