«Nous sommes nos propres ennemies»

07 Juin 2018 Par Audrey Somnard
Edith Magyarics
Edith Magyarics: «Dire qu’on a besoin d’aide est une force, pas une faiblesse.»
(Photo: Maison Moderne / studio)

À travers la série #FemaleLeadership, des femmes du monde économique évoquent leur parcours et leur position-clé dans chacun de leur secteur d’activité. Aujourd’hui, Edith Magyarics, CEO de Victor Buck Services, veut donner les outils pour développer les potentiels en entreprise.

Aujourd’hui CEO de Victor Buck Services, un prestataire de service spécialisé dans l’externalisation de processus métier (BPO) où elle dirige près de 200 employés, Edith Magyarics a un parcours atypique qui a fait sa force. Elle voudrait que les femmes apprennent à saisir les opportunités professionnelles, sans renoncer à leurs valeurs et leurs choix de vie. Elle nous raconte.

Madame Magyarics, qu’est-ce qui a marqué votre parcours jusqu’à devenir CEO de Victor Buck Services?

«Je suis tombée par hasard dans la finance. Je n’ai fait ni master, ni MBA, juste un simple graduat. Cela se répercute aujourd’hui sur ma façon de recruter, car je me fiche des études qu’ont pu faire les candidats. On peut avoir les bons diplômes, mais ne pas être bon sur le terrain. Quand j’ai entamé des études de traduction, à la fin de ma première année, mon professeur d’allemand m’a dit: ‘De toute façon, Mademoiselle Magyarics, vous ne serez jamais rien de plus qu’une bête petite secrétaire.’ On peut détruire tout autant que soutenir, rien qu’avec la manière dont on produit un feedback.

Il faut prendre les gens à bord, ne pas avoir peur de se dire qu’on n’est pas plus intelligent que les autres, et aller chercher l’information là où on peut la trouver. Dire qu’on a besoin d’aide est une force, pas une faiblesse. Tout seul, on n’y arrive pas. Je me considère comme un capitaine sur un bateau, mon équipe travaille avec moi et pas pour moi. Les personnes qui se positionnent comme étant seules pour tenir toute une société, c’est un leurre.

Marcher sur les autres, ça n’apporte rien.

Edith Magyarics, CEO de Victor Buck Services

Mais pour devenir capitaine, il faut bien être au-dessus de son équipe...

«Cela doit être une reconnaissance du travail fourni, de nos capacités et de nos valeurs. À une époque, quand je suis arrivée à Luxembourg, j’avais deux managers qui sont toutes les deux parties en congé maternité en même temps. On m’a proposé de prendre leur place pendant leurs congés, puis elles ont fait d’autres choix. Quelques années plus tard, une des deux est revenue dans la société et j’ai dû devenir sa manager. C’est compliqué comme situation, mais cela ne s’est pas fait sans en avoir discuté au préalable avec elle, avoir compris ses motivations et être sûre que ça ne lui posait pas de problème. Sinon, je ne l’aurais pas fait. Marcher sur les autres, ça n’apporte rien.

Nous avons tous des managers, mais je fais une grande différence entre le management et le leadership. Avoir l’occasion de rencontrer un leader fait toute la différence. Un jour, un senior venu de New York m’a dit: ‘Tu vas te battre, tu as le ‘drive’, mais maintenant il va falloir que les gens t’aiment.’ Je n’avais pas compris au départ, puisque je pensais qu’il fallait que je sois dure comme un homme. Puis, j’ai réfléchi et compris qu’être aimée, cela veut dire bien appréhender les situations et mettre tout en œuvre pour les résoudre. Cela peut aussi signifier de donner des feedbacks très négatifs à certains, mais c’est la manière qui compte. Le fond et la forme. On peut faire passer des messages de façon complètement différente, et c’est ça que j’ai appris.

On se projette comme des superwomen alors que personne ne l’attend de nous.

Edith Magyarics, CEO de Victor Buck Services

Le fait d’être une femme a-t-il été un obstacle à votre ascension professionnelle?

«C’est intéressant, car je ne vois plus du tout les choses de la même manière aujourd’hui. Plus jeune, ça me révoltait de ne pas voir de femmes, je me disais que ce n’était pas juste. Il faut dire aussi que, dans le milieu de la finance, j’étais souvent la seule femme au départ. Même chose pour le monde de l’IT, je me rappelle d’un dîner professionnel où nous étions 42, j’étais la seule femme. Mais les choses ont bien évolué, il y a des femmes entrepreneures qui commencent à percer.

Je me dis, au fil du temps, que nous sommes nos propres ennemies. Nous pensons que nous ne pouvons pas y arriver. Et quand une place se libère, en général, les hommes se sont depuis longtemps positionnés. Ils ont pris les contacts, alors que les femmes estiment qu’elles méritent une reconnaissance de tout le travail fourni. Alors, pourquoi devoir encore prouver quelque chose? C’est une différence de positionnement.

Les femmes sont également plus perfectionnistes en général. À un même niveau, on ne s’en satisfera pas, on se projette comme des superwomen alors que personne ne l’attend de nous. On peut combiner vie professionnelle et familiale sans faire de choix, mais c’est la pression sociale qui est toujours là. La femme pense qu’on attend d’elle qu’elle soit une super professionnelle, épouse, maman, amante, qu’elle s’investisse à l’extérieur, etc. Ce sont des images qu’on projette, qui viennent de l’éducation, mais en réalité, personne ne l’attend de nous.

Avoir des enfants est un choix personnel.

Edith Magyarics, CEO de Victor Buck Services

Une dernière chose sur ce point. Certaines femmes pensent aussi qu’elles doivent changer pour arriver à certaines positions, que pour faire le poids, elles doivent devenir des hommes. On s’habille ou se comporte comme des hommes, mais cela ne marche pas, car nous sommes différents. Cela ne fonctionne pas. Il faut accepter nos différences et cette richesse. Il faut un mélange de genres, de personnalités, d’expériences, etc. C’est cela qui crée la richesse.

Que pensez-vous de la mise en place de quotas de femmes dans les conseils d’administration?

«Je suis contre les quotas et je ne changerai jamais d’avis là-dessus. Cela dit, pour certains pays en développement ou plus machistes, qui, sans quotas obligatoires, ne verraient aucun changement, alors là, oui. Mais chez nous, les choses changent, nous n’en avons pas besoin.

Cela m’agace quand on me dit ‘Ah, maintenant que vous avez des femmes, j’espère que vous leur donnez la priorité pour les vacances scolaires et les congés parentaux.’ Pourquoi? Avoir des enfants est un choix personnel. Si un homme vient me voir car il veut un temps partiel pour faire du sport, pourquoi devrais-je lui dire non? C’est aussi un choix personnel.

Pour cela on doit aussi travailler dès le départ. On ne doit pas donner la même éducation sociale aux hommes et aux femmes, ce qui n’a rien à voir avec l’intellect. C’est comment on se positionne dans la société.

Qu’est-ce qui nous différencie et qu’est-ce qu’il faudrait faire pour évoluer dans le bon sens?

«Nous n’avons pas la même émotivité, nous ne réagissons pas de la même manière aux circonstances. Quand on trouve un bon candidat, homme ou femme, il s’agit de trouver le bon suivi, la bonne formation, le bon coaching, le bon support, pour amener ce potentiel à destination. Que ce soit homme ou femme – même si je ne délivrerai pas le même coaching, car nous n’avons pas les mêmes besoins ou attentes. Face à un problème, les solutions apportées par une femme et un homme seront sans doute très différentes, mais aussi complémentaires. 

On ne peut pas nous dire que nous sommes les mêmes, ce n’est pas vrai.

Il y a quand même une sous-exploitation du potentiel féminin...

«Mais de certains hommes aussi!

Ces derniers ont quand même pris de l’avance sur le marché du travail, ce sont eux qui occupent majoritairement les plus hautes responsabilités et perçoivent les hauts salaires qui vont avec...

«Cela reste le nerf de la guerre... Pourquoi? Parce que, de nouveau, un carcan social fait que dans une famille lambda, c’est l’homme qui doit rapporter plus d’argent à la maison. C’est faux. Pourquoi? Pourquoi est-ce à l’homme de rapporter plus d’argent à la maison? Au bout du compte, les deux personnes travaillent et s’occupent de la famille, au sens large du terme, qu’on ait des enfants ou pas. Si un homme décide de rester à la maison pour s’occuper des enfants et faire le ménage, pourquoi pas? C’est dans cette direction-là que, pour moi, la société doit changer.»

Trois dates-clés du CV d’Edith Magyarics:

2000 : Arrivée au Luxembourg chez J.P. Morgan Asset Management

2010 : COO, Manco board member, funds board member d’ING Investment Management

2012: CEO de Victor Buck Services, creation de Seqvoia, Fedil ICT, iHub

Retrouvez l’intégralité de la série #FemaleLeadership en cliquant ici.

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