Maintenir le lien avec la City

11 Mai 2018 Par Sébastien Lambotte
Robert Brimeyer et Sascha Bremer
Robert Brimeyer et Sascha Bremer analysent la relation post-Brexit que pourraient entretenir Londres et Luxembourg.
(Photo: Maison Moderne)

Luxembourg et Londres ont développé des relations privilégiées pour assurer le développement des activités dans le domaine des fonds d’investissement. Le Brexit, à l’issue encore incertaine, pourrait remettre en question cette relation au beau fixe. Les acteurs analysent avec pragmatisme les possibilités qui s’offrent à eux.

Un an après l’activation de la procédure de retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, les parties concernées peuvent s’entendre au moins sur une chose: l’incertitude permanente qui règne sur l’issue de la négociation. C’est bien le problème. Les négociations s’enlisent tandis que de nombreux acteurs économiques, dans l’expectative, s’inquiètent. L’industrie des fonds est directement concernée, Londres étant une place jusqu’alors privilégiée par les institutions spécialisées dans la gestion d’actifs. «Aujourd’hui, on est certain que le Brexit aura des conséquences sur l’industrie, tant au Luxembourg qu’à Londres. Le problème est que l’on n’a aucune idée de la forme que prendra ce Brexit, commente Sascha Bremer, conseiller en charge du business development au sein de Luxembourg for Finance. Dans ce contexte, les acteurs de l’industrie des fonds se préparent à toute éventualité, et donc aussi au pire.»

Continuer à collaborer avec la City

Luxembourg a toujours entretenu des relations privilégiées avec la place financière londonienne. Le partenariat entre les deux pôles fonctionne sur une certaine répartition des activités. Du côté de la Place londonienne sont principalement menées les activités de portfolio management. Le Luxembourg, lui, assure l’administration des fonds et leur distribution transfrontalière à travers l’Union européenne et au delà. «Dans la mesure où le Brexit remet en question un modèle qui fonctionne jusqu’alors très bien, on peut s’attendre à ce que l’issue de la négociation nuise aux deux places financières, regrette Sascha Bremer. Notre position vis-à-vis de ces enjeux, des risques et opportunités qui peuvent découler de la sortie du Royaume-Uni du marché unique a cependant toujours été claire. À nos yeux, Londres restera une place financière d’importance globale. Notre volonté est de pouvoir continuer à collaborer avec la City.» 

Le succès luxembourgeois sur les fonds alternatifs est incontestable.

Sascha Bremer, conseiller en charge du business development, Luxembourg for Finance

L’enjeu pour les fonds situés outre-Manche est de pouvoir continuer d’accéder aux investisseurs européens afin de leur proposer leurs produits. «Le vrai sujet réside dans la validité du passeport dont profite aujourd’hui les asset managers londoniens, commente Robert Brimeyer, chief operating officer d’Alter Domus, société d’asset servicing implantée notamment au Luxembourg, à Londres, en Irlande ainsi que dans 16 autres pays. Dans l’éventualité d’un accord qui invaliderait ce passeport ou d’une absence d’accord, les acteurs londoniens envisagent les possibilités qui leur garantiront un accès au marché.» Luxembourg, pour structurer, administrer et distribuer de nombreux fonds, est une plateforme de premier choix. 

La distribution internationale depuis le continent

Quand, aujourd’hui, des promoteurs de fonds établissent leur véhicule sur les îles britanniques de Jersey ou de Guernesey, qui relèvent du territoire britannique, demain ils seront sans doute plus tentés de les établir sur le continent. «Il ne faut toutefois pas se leurrer, le portfolio management restera à Londres», poursuit Robert Brimeyer. Les mouvements qui s’annoncent vers de nouvelles juridictions impliquent toutefois quelques adaptations. Les acteurs britanniques de l’industrie des fonds, selon leur stratégie, devront opérer les bons choix entre la volonté de toucher uniquement des investisseurs sur le marché domestique ou des ambitions de distribution internationale. Si c’est l’ambition qui prime, un mouvement naturel de déplacement de l’activité de gestion et d’administration vers l’Irlande et le Luxembourg est à prévoir, malgré les velléités d’autres Places européennes qui souhaitent aussi profiter des conséquences du Brexit. «Pour ceux qui désirent lancer un nouveau fonds, Luxembourg est une Place de premier choix pour le domicilier, précise Sascha Bremer. En opérant de la sorte, les promoteurs peuvent s’assurer de disposer du passeport et permettent aux investisseurs européens d’accéder à leurs produits.
En outre, au delà de l’Union européenne, les fonds luxembourgeois peuvent désormais être distribués dans 77 pays différents, jusqu’en Australie.» 

AIF: Luxembourg a le vent en poupe

Dans le domaine des fonds alternatifs, les enjeux relatifs au Brexit concernent surtout les nouveaux fonds. La levée de fonds, pour des investissements à moyen et long termes (entre 5 et 10 ans), a lieu au début de la vie du fonds. Autrement dit, pour les fonds déjà établis ces dernières années, l’urgence est moindre depuis l’entrée en vigueur d’AIFMD. «La plupart des clients que nous accompagnons, tous actifs exclusivement dans le domaine des fonds alternatifs choisissent de positionner leurs nouveaux fonds au Luxembourg, où l’expertise dans le domaine de la structuration des AIF est bien reconnue et l’écosystème particulièrement attractif», commente Robert Brimeyer. 

Le Luxembourg est extrêmement bien positionné sur les AIF, avec de bons véhicules et une réelle expertise.

Robert Brimeyer, chief operating officer, Alter Domus

Plus généralement, la Place luxembourgeoise domine largement les autres pôles européens dans le domaine des fonds. «Le succès luxembourgeois sur ce segment est incontestable, précise Sacha Bremer. Aujourd’hui, le volume d’actifs sous gestion dans des fonds régulés est deux fois plus important au Luxembourg qu’en Irlande.» Quand bien même d’autres Places tenteraient de se positionner pour accueillir des fonds en provenance d’Angleterre, elles auraient bien du mal à se démarquer. «La croissance de notre activité sur le segment des AIF est plus forte au Luxembourg qu’ailleurs. Notre chiffre d’affaires lié à l’activité d’administration de fonds a augmenté de 75% par an au Luxembourg, contre 5% sur la Place londonienne, précise Robert Brimeyer. Le Luxembourg est extrêmement bien positionné sur cette classe d’actifs, avec de bons véhicules et une réelle expertise.» Quand les sociétés établies à Londres sont amenées à considérer les possibilités qui s’offrent à eux, la balance penche donc presque toujours en faveur de la Place luxembourgeoise. «Au-delà des AIF, sur le segment Ucits, Luxembourg a aussi beaucoup d’atouts. Son seul vrai concurrent dans l’espace européen est l’Irlande. Les autres Places ne peuvent pas construire du jour au lendemain l’écosystème si complet que le Luxembourg a mis 20 ans à développer», poursuit le conseiller de Luxembourg for Finance. 

Relocalisation

Sur le segment Ucits, Luxembourg se positionne aussi comme partenaire privilégié des acteurs londoniens en recherche de solutions. D’abord, les grands promoteurs de fonds londoniens sont aussi présents au Grand-Duché. Obtenir une licence n’implique donc pas de devoir procéder à de grands chamboulements. Quelques interrogations demeurent sur la notion de substance. Ce qui n’empêche pas les uns et les autres de bien se préparer, histoire de n’avoir au final que quelques ajustements à réaliser selon l’issue des négociations. L’enjeu, pour chacun, est de s’assurer d’être «Brexit-proof». «Le jour J, les gestionnaires veulent s’assurer de pouvoir distribuer leurs fonds selon leur stratégie», assure Sascha Bremer. 

Même si l’on opère dans un cadre européen, un régulateur n’est pas forcément l’autre. Il faut s’adapter.

Robert Brimeyer, chief operating officer, Alter Domus

Chacun prend les mesures qui lui semblent les mieux adaptées à la situation. Des promoteurs pourraient facilement décider de maintenir un fonds au Royaume-Uni et d’en établir un au Grand-Duché afin de pouvoir envisager toutes les options. Mais d’autres options, plus radicales, sont aussi envisagées. Parmi les annonces les plus remarquées ces derniers mois, le fonds d’investissement britannique M&G Investments a confirmé la création d’une structure juridique au Luxembourg constituée de deux entités : une société de gestion active dans les fonds Ucits et AIFM, et une autre qui assurera la distribution de fonds. M&G Investments relocalisera plusieurs fonds à Luxembourg suite au Brexit, ce qui permettra de créer 30 emplois.

«Déménager un fonds n’a rien de trivial. Même si l’on opère dans un cadre européen, un régulateur n’est pas forcément l’autre. Il faut s’adapter. Un autre défi réside dans la gestion des talents, eu égard aux enjeux de substance, commente Robert Brimeyer. Les équipes sont à Londres. Il n’est pas forcément simple de les convaincre de se déplacer, du moins sans les bons incitants. En outre, il n’est pas forcément évident de trouver les bons talents sur place. Une stratégie réside dans le maintien du portfolio management à Londres et, par exemple, le recours à une ManCo tierce au Luxembourg, pour accéder à une licence. De cette manière, on peut déplacer l’activité sans forcément faire bouger les talents.»

Pas d’effet d’annonce

Pour attirer, les Places que sont l’Irlande et le Luxembourg n’ont donc pas à déployer de gros efforts. «L’expertise présente, les véhicules disponibles, l’écosystème existant font de ces deux places financières des plateformes de choix. Il n’est pas nécessaire de faire des effets d’annonce ou de mettre en place une hot-line dans l’espoir d’attirer de nouveaux acteurs», poursuit Sascha Bremer, taclant de cette manière des initiatives d’autres pôles financiers. Les mouvements s’inscrivent naturellement dans le contexte des relations existantes entre les places financières, avec la volonté de les maintenir durablement. Ne fût-ce que pour des raisons linguistiques, l’Irlande et le Luxembourg, où toutes les démarches peuvent être réalisées en anglais, facilitent les échanges avec Londres. «Le gap qui existe entre la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et le Luxembourg est considérable, assure Robert Brimeyer. L’industrie des fonds dans ces pays se concentre le plus souvent sur le marché domestique. Luxembourg a pour sa part une vocation internationale. Quand le spectre du Brexit est survenu, nous sommes rapidement arrivés à la conclusion que nous pourrions récupérer à Dublin ou à Luxembourg le business que nous allions perdre sur Londres.» 

On sait que Londres restera une place financière importante. Il faut éviter qu’elle ne devienne un Singapour aux portes de l’Union européenne.

Sascha Bremer, conseiller en charge du business development, Luxembourg for Finance

Ce sont souvent des motivations culturelles qui pèsent dans la balance quand les acteurs londoniens doivent choisir entre Luxembourg et Dublin. «La clientèle américaine aura naturellement tendance à privilégier Dublin», assure Robert Brimeyer.  

L’enjeu est global

Dans le contexte du Brexit, les enjeux ne résident pas tant dans la concurrence que la sortie du Royaume-Uni pourrait engendrer entre les Places européennes que dans le maintien de la position de la finance européenne à l’échelle globale. «Il y a beaucoup de défis à relever. Préserver la position du Luxembourg à l’international implique de continuer à travailler, de ne pas se reposer sur nos lauriers, assure Robert Brimeyer. Nous avons toujours su faire preuve d’une réelle agilité. Brexit ou non, il faut que nous puissions conforter notre position, évoluer plutôt que tout révolutionner.»

Dans ce contexte, face à des Places comme Tokyo, New York ou Singapour, il est aussi essentiel de préserver des relations de qualité entre l’Union européenne et la City. C’est dans cette perspective que se positionne Luxembourg. «On sait que Londres restera une place financière importante. Il faut éviter qu’elle ne devienne, comme cela a été idéologiquement soulevé, un Singapour aux portes de l’Union européenne, avec un cadre réglementaire plus flexible, capable de capter une partie du business international dont profite l’Union européenne. Il s’agit de protéger notre marché vis-à-vis d’acteurs qui risquent de ne plus en faire partie. C’est pour cette raison qu’il faut trouver des solutions pragmatiques à cette situation, préserver un bon équilibre dans nos relations, une manière de bien fonctionner ensemble», conclut Sascha Bremer.

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