L’Italie est-elle une menace pour l’UE?

28 Juin 2018 Par Paperjam.lu
Alexandre Gauthy et Luke Hickmore
Alexandre Gauthy (à gauche) est macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg et Luke Hickmore (à droite) est senior investment manager chez Aberdeen Standard Investments.
(Photo: Maison Moderne)

C’est la question que Paperjam a posée à Luke Hickmore, senior investment manager chez Aberdeen Standard Investments et Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg dans le cadre de notre rubrique «Opinion» de l’édition de juillet/août de notre magazine. Réponses.

«Un malaise profond», selon Luke Hickmore

L’un des aspects les plus alarmants de la crise de la dette européenne en 2011 a été l’effet de contagion. Les investisseurs se sont initialement préoccupés par la Grèce, mais il n’a pas fallu longtemps avant que les craintes se propagent à des pays comme l’Italie et l’Espagne. Aujourd’hui, l’Italie n’a pas eu besoin d’effet de contagion pour attirer l’attention des investisseurs. Cela s’est fait tout seul. La dette et la politique sclérosée de l’Italie en font évidemment une menace pour l’UE, même si cela ne veut pas dire que ces craintes se réaliseront.

Les problèmes les plus récents de l’Italie découlent des élections de mars, lorsque la moitié des électeurs ont choisi deux partis populistes qui affichaient tous les deux des opinions anti-euro.

Et les choses ont empiré en mai lorsque les populistes ont essayé de nommer un ministre des Finances anti-euro, qui a été dûment bloqué par le président. Les investisseurs ont perdu patience à ce stade et les rendements des obligations italiennes ont bondi.

Croissance faible et dette élevée

Tous les maux actuels de l’Italie sont vraiment enracinés dans la manière dont son économie et sa politique ont fonctionné pendant longtemps. L’Italie combine depuis longtemps croissance faible et dette publique élevée. La faible croissance signifie que les conditions de vie ne s’améliorent pas et que les dettes ne peuvent pas vraiment être apurées. Le pays ne peut pas se débarrasser de ses problèmes pour cause de dette trop élevée.

Les finances de l’Italie ont été raisonnablement assainies ces dernières années. Le pays a un excédent budgétaire et il a beaucoup parlé de réformes. Mais elles ne sont pas venues et c’est cette situation qui met vraiment le pays en péril.

Il doit entreprendre des réformes structurelles importantes dans des domaines tels que les marchés du travail et des biens de consommation. Les réformes structurelles sont douloureuses et difficiles, mais l’Italie a gaspillé l’opportunité des taux d’intérêt bas et de l’argent facile que la BCE a fourni et qui a créé un environnement plus propice à la réforme.

Un grand nombre de banques nationales et régionales ne sont pas compétitives, ne prêtent pas assez et sont toujours lourdement endettées.

Luke Hickmore, senior investment manager chez Aberdeen Standard Investments

Craintes sur le secteur bancaire

Pendant ce temps, la situation du secteur bancaire ressemble toujours à un gros gâchis et l’avenir semble sombre pour de nombreux prêteurs du pays. Un grand nombre de banques nationales et régionales ne sont pas compétitives, ne prêtent pas assez et sont toujours lourdement endettées. Certaines banques vont faire faillite; beaucoup d’autres devront trouver le salut dans une fusion.

Il existe encore des banques de qualité, comme Unicredit et Intesa Sanpaolo, mais la réalité est que l’incertitude politique actuelle ne fait que renforcer un secteur qui a du mal à se relever.

Les problèmes de l’Italie sont endémiques et beaucoup n’ont pas disparu après la crise de l’euro. Les marchés obligataires l’ont traitée plus favorablement depuis la crise de l’euro, jugeant que leurs plus grandes craintes de l’époque ne se réaliseraient pas. Aujourd’hui, les problèmes sont toujours là et ces craintes font leur retour.

La leçon à tirer de tout cela est que les investisseurs continueront à s’inquiéter jusqu’à ce qu’on leur donne des raisons de se rassurer. La situation actuelle de l’Italie n’est pas grave au point de mettre l’Union européenne en péril. Mais à long terme, elle représentera une menace pour l’UE tant que son économie ne sera pas réformée et que ses politiciens ne regarderont pas la réalité en face.

«Ce n’est pas la Grèce de 2010», selon Alexandre Gauthy

Le scénario que redoutaient les marchés s’est concrétisé en Italie. Les partis Mouvement 5 Etoiles et la Ligue sont finalement parvenu à former un gouvernement. Bien que diamétralement opposés sur le plan politique, ces deux partis représentent l’antisystème et sont connus pour leur discours eurosceptique. Des mesures d’expansion fiscale figurent parmi les éléments clés de leur programme. De son côté, la Ligue propose une baisse du taux de taxation pour les ménages et les sociétés, alors que le cheval de bataille du M5S est une augmentation des aides de l’état pour les personnes les plus démunies.

Que coûterait ce programme du nouveau gouvernement?

Si l’entièreté du programme initial est appliquée, les finances publiques italiennes se détérioreraient significativement à hauteur d’environ 100 milliards d’euros, soit 5% de la taille de l’économie par an. De fait, peu de mesures visant à augmenter les recettes de l’état sont aujourd’hui proposées pour contrebalancer la perte des revenus de l’État. Or, aujourd’hui, l’endettement de l’état italien est le plus élevés des pays de la zone euro après la Grèce, à 132% du produit intérieur brut.

La situation actuelle de l’Italie n’est pas comparable à celle de la Grèce en 2010

De par sa taille importante et son endettement public élevé, il est vrai que l’Italie constitue un risque systémique pour la zone euro. Cependant, l’Italie d’aujourd’hui n’est pas la Grèce de 2010. Son niveau d’endettement public ainsi que la charge de la dette sont plus raisonnables. En 2010, la Grèce dépensait l’équivalent de 6,8% de son produit intérieur brut au paiement d’intérêts sur sa dette publique, soit le double de l’Italie aujourd’hui. En 2010, le déficit de la balance courante de la Grèce avait atteint 12% de la taille de son économie, ce qui la mettait à la merci des capitaux étrangers pour combler son manque d’épargne domestique. Actuellement en Italie, l’épargne du secteur privé est suffisante pour financer la désépargne de l’état. La liste des indicateurs est longue, mais il en ressort que la santé financière de l’Italie est bien meilleure que celle de la Grèce en 2010.

La réaction des marchés obligataires a surement joué un rôle dans la modération récente des propos de certains membres du nouveau gouvernement et des deux partis au pouvoir.

Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg

Le risque de sortie de l’Italie de la zone euro et de défaut sur la dette publique est extrêmement faible

Il est fort probable que le nouveau gouvernement n’appliquera pas à la lettre son programme budgétaire initial, dû à des contraintes aussi bien internes à l’Italie qu’externes. La réaction des marchés obligataires a surement joué un rôle dans la modération récente des propos de certains membres du nouveau gouvernement et des deux partis au pouvoir. Au vu du déficit budgétaire italien actuel, le gouvernement pourrait instaurer une petite partie des mesures proposées tout en restant en conformité avec les règles budgétaires européennes qui limitent le déficit public à 3% de la taille de l’économie. Dans ce cas de figure, la capacité de remboursement de l’état italien ne devrait pas être remise en question.

Après tout, depuis 2010, l’état italien dégage un solde primaire (c’est-à-dire hors intérêts payés sur la dette) excédentaire. Mais une fois les intérêts pris en compte, la balance budgétaire sera négative de 1,7% du PIB cette année selon les prévisions de la Commission européenne. De même, la probabilité d’un scénario «Italexit» est extrêmement faible. Ce que souhaitent les Italiens, c’est une plus grande flexibilité budgétaire vis-à-vis de la règle stricte du pacte de stabilité, tout en restant dans la zone monétaire. Comme l’a déjà évoqué le président de la banque centrale européenne, l’euro est irrémédiable et irréversible. Le coût d’une sortie de la zone monétaire serait insupportable pour les Italiens qui verraient leur épargne partir en fumée à cause de faillites bancaires inévitables et de la redénomination des dépôts bancaires en une devise nationale dépréciée. 

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