«L’euro peut-il remplacer le dollar dans les échanges?»

31 Mai 2018 Par Paperjam.lu
Philippe Ledent ING Belux Thorsten Lehnert Luxembourg School of Finance.
Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux et Thorsten Lehnert, professeur à la Luxembourg School of Finance.
(Photo: DR)

C’est la question que Paperjam a posée à Thorsten Lehnert, professeur à la Luxembourg School of Finance, et à Philippe Ledent, senior economist ING Belux, dans le cadre de notre rubrique «Opinion» de l’édition de juin de notre magazine. Réponses.

«Des investisseurs réticents», selon Thorsten Lehnert 

Récemment, le gouvernement iranien a imposé à toutes les organisations et entreprises publiques de remplacer le dollar par l’euro dans leurs rapports financiers. Si d’autres pays venaient à suivre cette démarche, faudrait-il en conclure que l’euro supplante le dollar en tant que monnaie de référence, comme l’avaient prédit les experts lors de l’établissement de l’eurozone en 1999?

Les chercheurs de la Luxembourg School of Finance ont montré que la stabilité de l’euro avait fortement souffert.

Thorsten Lehnert, professeur, Luxembourg School of Finance

Depuis lors, cependant, les divergences de vues entre les pays européens sont devenues un sujet de préoccupation. Les chercheurs de la Luxembourg School of Finance ont montré que la stabilité de l’euro avait fortement souffert. Tant que l’union monétaire ne se transformera pas en union fiscale où le risque est partagé, les investisseurs resteront réticents à placer leur confiance dans l’euro, craignant un éventuel effondrement de cette union monétaire. L’Iran se trouve dans une situation particulière du fait que les rentrées de son commerce extérieur sont libellées principalement en euros. Le pays a en effet converti les données des prix pétroliers en euros, l’Europe étant devenue un de ses principaux partenaires commerciaux.

«Un poids géopolitique trop faible», selon Philippe Ledent

La réponse à une telle question doit être abordée sous plusieurs angles. D’une part, on pourrait logiquement considérer que pour qu’une monnaie puisse s’imposer dans les échanges internationaux, il faudrait d’abord qu’elle soit la monnaie d’une économie importante à l’échelle du commerce mondial. Or, la zone euro représente près de 20% des exportations mondiales de biens et services. La part des États-Unis est inférieure à 15%, alors que la part de la Chine est en constante augmentation et dépasse déjà 10%. Cela ne laisse que peu de place pour les autres devises. Sur base de ce critère, l’euro pourrait très bien avoir l’ambition de supplanter le dollar dans les échanges internationaux. 

Mais cette réponse est insuffisante, car deux éléments importants jouent en défaveur de l’euro. Primo, la sphère financière est encore très attachée au dollar. L’économie mondiale étant très financiarisée, c’est un frein important. Sur le plan des dettes, l’euro tient certes encore la comparaison face au dollar: 39% du stock de dettes mondiales sont libellés en euros, soit à peine moins que la part des dettes libellées en USD (42,6%). De même, plus de 35% des paiements internationaux se font en euros, contre près de 43% en USD. Par contre, 86% des financements à court terme se font encore en dollars et près de 55% des passifs bancaires sont libellés en devise américaine. Dans ces domaines donc, l’euro a encore pas mal de retard. 

À ce jour, le poids (géo)politique de la zone euro reste clairement inférieur à celui des États-Unis.

Philippe Ledent, senior economist, ING Belux

Secundo, et c’est probablement le plus important, il ne faut pas oublier que la détermination de la monnaie dominant les échanges internationaux n’est pas qu’une question de commerce. C’est aussi une question éminemment stratégique. En fait, la position actuelle du dollar est directement issue des accords de Bretton Woods qui, de 1944 à 1971, régissaient les relations commerciales et monétaires du bloc de l’Ouest. Ces accords consacraient le dollar comme monnaie centrale au système, comme la reconnaissance de la suprématie américaine sur les plans politique et économique. Voilà donc un élément capital: la monnaie dominante sur le plan international est, un peu logiquement, aussi la monnaie du pays dominant économiquement, mais surtout politiquement. À ce titre, les accords de Bretton Woods entérinaient le passage de témoin entre l’Empire britannique (et donc la livre sterling) et les États-Unis (et leur dollar). 

À ce jour, le poids (géo)politique de la zone euro reste clairement inférieur à celui des États-Unis. Si la suprématie du dollar devait être remise en cause, il ne faudrait d’ailleurs pas vraiment regarder dans la direction de l’euro, mais plutôt vers le renminbi, dans la mesure où le poids économique de la Chine devient considérable, mais surtout parce que cette économie a l’ambition de devenir, à terme, la première puissance, tant sur le plan économique que politique. 

En conclusion, si les seules données de commerce international plaident pour un rôle important de l’euro, les questions géopolitiques en font un moins bon candidat, du moins aussi longtemps que la zone euro ne se dote pas d’une véritable gouvernance et d’une véritable ambition politique.

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