Les fintech, entre évolution et révolution

08 Février 2018 Par Jonas Mercier
Jérôme Wittamer et Nasir Zubairi
Après un vote à main levée, le public a finalement préféré les arguments pro-fintech de Jérôme Wittamer à ceux plus en faveur des banques de Nasir Zubairi.
(Photo: Maison Moderne)

L’apport des nouvelles technologies dans l’industrie financière était au cœur du 10x6 fintech proposé par le Paperjam Club, mercredi soir au Tramsschapp. Deux visions se sont affrontées dans la première «battle» verbale organisée pour cet événement, entre Jérôme Wittamer (Expon Capital) et Nasir Zubairi (Lhoft).

La finance, les assurances et même le droit: les nouvelles technologies s’immiscent sans distinction dans tous les métiers de la Place en proposant des solutions au potentiel multiple, qui vont de la création de nouveaux produits, à la digitalisation de certains processus du back-office, en passant par l’amélioration de l’expérience client. Leur impact est toutefois tellement important et rapide qu’il pose parfois question, voire soulève l’inquiétude.

Ce qui est sûr, c’est que les fintech ont depuis quelques années l’effet d’un électrochoc dans le monde très institutionnalisé de la finance. Ainsi, le CEO d’Orange Luxembourg, Werner De Laet, a rappelé dans son intervention que son groupe avait lancé l’année dernière un service bancaire en France, Orange Bank, et que celui-ci comptait déjà plus de 50.000 clients. «On dit aujourd’hui que les gens ne sont pas prêts à changer de banque… On disait la même chose des opérateurs téléphoniques il y a 20 ans, et des fournisseurs d’électricité il y a 10 ans.»

On dit que les gens ne sont pas prêts à changer de banque… On disait la même chose des opérateurs téléphoniques il y a 20 ans.

Werner De Laet, Orange Luxembourg

Dans le secteur des assurances aussi, l’arrivée des fintech, ou «assurtech», a fait beaucoup évoluer le marché. En l’espace de deux ans, les offres des assureurs ont changé de logique. «Nous sommes en train de passer de l’assurance d’un bien à celui d’un usage, du concept de l’indemnisation à celui de la prévention et du sacro-saint principe de la mutualisation à celui de la personnalisation», a ainsi rappelé Sarah Lentini, responsable Communication de l’Association des compagnies d’assurances et réassurances.

Nous sommes en train de passer de l’assurance d’un bien à celui d’un usage.

Sarah Lentini, Aca

Les fintech n’impactent toutefois pas seulement la partie visible de l’industrie financière. Elles entraînent également une mutation profonde dans le back-office des entreprises. «Notre digitalisation est passée par une standardisation de nos processus», a ainsi expliqué Filip Volders, Group IT, Change & Facilities leader chez SGG Luxembourg. «La technologie nous a permis de rendre des choses complexes plus simples et nos clients autant que nous partenaires et nos employés y ont gagné.»

La technologie nous a permis de rendre des choses complexes plus simples.

Filip Volders, SGG Luxembourg

Dans le monde du droit, la legaltech est souvent vue comme «un robot qui va prendre la place de l’avocat», a rappelé Pierre-Alexandre Degehet, associé chez Bonn Steichen & Partners. Une vision caricaturale, selon lui, car en se focalisant sur les activités à faible valeur ajoutée, comme l’analyse de documents, la legaltech va plutôt permettre à l’avocat de se concentrer sur l’essence de son métier: l’écoute et le conseil de ses clients. «La question est de savoir si les avocats veulent être témoins ou acteurs de cette évolution», a-t-il interrogé. Et d’ajouter: «notre devoir est de transmettre à nos jeunes confrères la base qui fait notre métier, à savoir la rigueur, car c’est là que nous nous différencierons.»

La question est de savoir si les avocats veulent être témoins ou acteurs de cette évolution.

Pierre-Alexandre Degehet, Bonn Steichen & Partners

Il n’empêche que l’arrivée des fintech a d’abord été vécue comme une agression par l’industrie financière dans son ensemble. Et l’image d’une confrontation a souvent été utilisée pour illustrer la façon dont les start-up technologiques sont apparues sur le marché.

«La confusion du début est née d’un manque de compréhension», a ainsi reconnu Marc Hemmerling, general counsel sur les questions fintech à l’Association des banques et des banquiers du Luxembourg (ABBL). «Nous avons donc structuré notre approche en réunissant banques et fintech à l’intérieur d’un cluster et de groupes de travail.» En parallèle, l’ABBL a répertorié l’ensemble des acteurs fintech du Luxembourg dans une cartographie qu’elle a mis en ligne.

La confusion du début est née d’un manque de compréhension.

Marc Hemmerling, ABBL

Mais si l’écosystème existe, le Grand-Duché n’est pas encore le hub fintech qu’il a l’ambition de devenir. C’est en tout cas l’avis de Jérôme Grandidier, le président de l’incubateur transatlantique Europe European American Enterprise Council (EAEC). «Le Luxembourg est la deuxième place mondiale des fonds d’investissement après les États-Unis, mais il est quasiment impossible de trouver des financements pour les start-up», a-t-il pointé. «Nous allons créer un fonds spécialisé, car sans cela l’écosystème local disparaîtra à terme.»

Sans financement, l’écosystème fintech luxembourgeois disparaîtra.

Jérôme Grandidier, EAEC

Le cofondateur de Nvision et de Digicash, aujourd’hui CEO de la regtech Finologee, Raoul Mulheims, a choisi de prendre l’analogie d’un comte pour retracer l’impact des nouvelles technologies dans le monde de la finance, avec d’un côté l’ogre (les banques) et de l’autre le jeune enfant (les fintech). Mais la fin n’a pas encore été écrite. «Vous devrez vous respecter, parler entre vous et trouver un business model fonctionnel si vous voulez que cela finisse bien», a-t-il conseillé à la fin de sa présentation. «Mais surtout, ne faites jamais de compromis sur vos produits.»

Vous devrez vous respecter, parler entre vous et trouver un business model fonctionnel si vous voulez que cela finisse bien.

Raoul Mulheims, Finologee

Mais alors, doit-on parler de disruption ou de simple évolution au sujet des fintech? Dans une «battle» verbale qui a opposé Jérôme Wittamer, le cofondateur de la société de capital-risque Expon Capital, et Nasir Zubairi, le CEO de la Luxembourg house of financial technology (Lhoft), les arguments pour soutenir l’une ou l’autre de ces positions ont été variés.

Nous n’aurons plus besoin de banques dans le futur.

Jérôme Wittamer, Expon Capital

«Nous n’aurons plus besoin de banques dans le futur, tout se fera directement sur Internet», a estimé Jérôme Wittamer. «Nous avons besoin d’une nouvelle façon de payer et de gérer notre argent. Les services proposés par Amazon ou Alibaba sont un prélude à ce à quoi ressemblera le système bancaire dans le futur.»

La finance utilise depuis longtemps les technologies et ce que l’on vit actuellement n’est qu’une évolution du système, rien de plus.

Nasir Zubairi, Lhoft

«Les gens auront toujours besoin d’avoir confiance dans les institutions dans lesquelles ils placent leur argent et seules les banques pourront leur apporter cette garantie», a répondu Nasir Zubairi. «La finance utilise depuis longtemps les technologies et ce que l’on vit actuellement n’est qu’une évolution du système, rien de plus.»

Ce que je vois, c’est qu’il n’y a qu’une femme parmi les onze intervenants de ce soir.

Michel-Édouard Ruben, Fondation Idea

De quoi sera donc fait l’avenir? Michel-Édouard Ruben, économiste à la Fondation Idea, a avoué qu’il n’en savait rien. «Ce que je vois, c’est qu’il n’y a qu’une femme parmi les onze intervenants de ce soir», a-t-il fait remarquer. «La vraie question serait de savoir comment équilibrer cette proportion dans le futur.»

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