L’enfant du pays

29 Décembre 2017 Interviewé par Jean-Michel Lalieu
Gilles Müller
Gilles Müller: «C'est important pour le Luxembourg de se mettre en évidence à travers le sport».
(Photo: Edouard Olszewski)

À 34 ans, Gilles Müller vient de connaître sa plus belle année sur le circuit du tennis professionnel, qu’il pratique depuis plus de 15 ans. Enfant du pays, il reste attaché à ses racines et se mobilise déjà pour l’élite de demain.

Gilles Müller, parlez-nous un peu de vos débuts. Comment devient-on tennisman professionnel dans un pays comme le Luxembourg?

Quand j’avais quatre ans, mes parents ont déménagé de Lallange à Schifflange, à 400 mètres à peine d’un club de tennis. Il était en construction en même temps que notre maison. J’y ai rapidement passé beaucoup de temps, en frappant la balle contre le mur d’entraînement. Je m’y suis fait beaucoup de copains, qui sont encore mes amis aujourd’hui. Je n’ai donc pas commencé à jouer parce que mes parents jouaient au tennis. C’est moi qui ai découvert le club, et sa proximité a bien facilité les choses.

Vous avez donc démarré très tôt…

Oui, vers quatre-cinq ans, j’ai démarré avec une heure de cours par semaine. L’avantage de ce club, c’est qu’il y avait beaucoup de joueurs de mon âge. Le club de Schifflange était d’ailleurs connu pour son très bon travail de formation avec les jeunes. Il y a eu de très bons résultats assez tôt.

Il n'y a pas assez d'argent pour encadrer les jeunes correctement.

Gilles Müller

Quel a été le rôle de vos parents dans votre ascension?

Il a été très important. Au début, c’était facile, j’allais aux entraînements à bicyclette. Mais à partir d’un moment, quand j’ai commencé à jouer en tournoi, ils ont dû sacrifier pas mal de week-ends pour m’accompagner. Le premier match était en général le samedi matin, mais comme j’étais dans les meilleurs de ma catégorie d’âge, ça se prolongeait souvent le dimanche. Ensuite, ils m’ont laissé suivre la voie du tennis professionnel. Ce qui, au Luxembourg, était très difficile. Ici, l’école a une grande importance, et c’est tout à fait normal. Ça n’a pas été une décision facile pour eux, mais ils m’ont soutenu.

Pour arriver sur le circuit professionnel, quels chemins avez-vous empruntés?

Comme les structures n’existaient pas au Luxembourg, je suis parti très jeune à l’étranger. J’ai démarré par une année en sport-études à Reims. Mais c’était encore assez compliqué de gérer à la fois les études et le tennis. Pour vraiment progresser, il faut jouer beaucoup de matches, participer à des tournois à l’étranger, donc être absent 30 semaines dans l’année. En 2000, nous avons ainsi fait le choix d’arrêter l’école, et j’ai intégré une académie de tennis à Montreuil (Paris) chez Patrick Mouratoglou. J’y suis resté deux ans. À 19 ans, j’ai rejoint une autre académie à Barcelone. J’ai fait une première tentative de revenir au Luxembourg, mais ça n’a pas été très concluant... Je suis donc parti en Floride pendant deux autres années. Mais depuis 2009, je m’entraîne toujours au Luxembourg.

Nous n'avons pas à nous cacher

Gilles Müller

Devenir sportif de haut niveau au Luxembourg, c’est possible?

Oui, c’est possible, mais c’est compliqué. La mentalité au Luxembourg est de se faire plus petit que l’on est. Et cela laisse des traces. Dans la plupart des sports, les athlètes luxembourgeois prétendent que c’est difficile d’arriver au plus haut niveau parce qu’ils viennent du Luxembourg. Il n’y a aucune raison. Mais il y a aussi un problème de moyens. La fédération de football est la seule à avoir pu se structurer à un niveau professionnel. Les autres sports restent encore très largement dépendants du bénévolat, et il n’y a pas assez d’argent pour encadrer les jeunes correctement. J’ai vu récemment le budget du ministère des Sports. C’est l’avant-dernier en termes de moyens. On n’accorde donc pas assez d’importance au sport.

Qu’est-ce qui fait qu’un pays produit des champions sportifs? Le réservoir de la population, la mise à disposition d’infrastructures?

Au niveau des infrastructures, nous ne sommes pas mal servis. Il y a la Coque, les clubs ont des salles chauffées, etc. Ce sont les moyens financiers qui font défaut, notamment pour mettre en place des centres de formation. À ce niveau, le Luxembourg reste toujours deux-trois pas en arrière par rapport aux autres nations. Aujourd’hui, on fait ce que les Belges ont fait il y a 10 ans et on gardera toujours un certain retard par rapport à cela. La taille n’est pas non plus une explication. Nous avons quand même sorti des vainqueurs du Tour de France et de bons sportifs dans d’autres disciplines. Mais j’ai l’impression que le grand public les regarde toujours comme des exceptions. Il n’y a pas de raison. Quand je regarde les sportifs luxembourgeois, nous n’avons pas à nous cacher. Et ce n’est pas trop ambitieux de se dire que nous pourrions remporter des championnats d’Europe ou du monde dans certains sports, même si ce sera évidemment toujours plus difficile dans les sports d’équipe. Regardez l’Islande… Ils sont plus petits que nous, mais ils étaient à l’Euro de football en 2016 et ils seront au Mondial l’an prochain. Il faut simplement travailler dans la bonne direction, se donner les moyens.

Sur votre bras gauche, vous portez le nom de votre pays. C’est un sponsoring important pour vous?

Oui, j’en suis très honoré. L’an dernier, j’avais entendu que le pays avait développé une nouvelle signature. Quand j’ai été approché, j’en ai été très fier. C’est important pour le Luxembourg de se mettre en évidence à travers le sport. Les grands sportifs font beaucoup parler de leur pays et, pour la population, c’est toujours important de voir un sportif du pays qui réussit. Pour une petite nation comme le Luxembourg, peut-être encore plus. On ressent vraiment que c’est un des nôtres qui a gagné. Personnellement, j’ai aussi vibré devant la télé quand Bob Jungels a endossé le maillot rose au Giro. J’ai regardé le Tour de France pour suivre Ben Gastauer. Avant cela, les nageurs Laurent Carnol et Raphaël Stacchiotti ont aussi atteint de bons résultats. J’étais aux Jeux de Rio l’an dernier. Tout le monde me demandait si j’étais allé voir les grands athlètes. Mais non, je suis allé encourager les sportifs de mon pays. Ça me fait vibrer, je suis très patriote, j’aime quand l’un des nôtres fait de bons résultats.

Vous voyagez beaucoup. Quelle image du Luxembourg ressentez-vous à l’étranger?

Tout dépend de l’endroit. Plus on va loin, moins les gens connaissent. Mais même quand ils ne connaissent pas, ils s’y intéressent. Et ils sont surpris, quand je leur en parle, de la diversité du pays. Il y a beaucoup d’endroits très jolis. Ce qui étonne aussi, c’est le nombre de langues que l’on parle et qu’on apprend à l’école. C’est un peu mieux connu en Europe. Mais alors, la réflexion classique, c’est: «Il y a beaucoup de banques.» Oui, il y a beaucoup de banques, mais il y a d’autres choses aussi. Je fais donc ce que je peux pour expliquer que c’est un très joli pays. Je le pense sincèrement. Et maintenant que j’ai des enfants, j’estime aussi que nous avons de la chance, que ce soit par rapport au système éducatif ou à la sécurité.

(Photo: Edouard Olszewski)

C’est vrai que le pays est souvent attaqué pour ses pratiques dans la finance. Que ressentez-vous par rapport à cela?

Certaines critiques sont sans doute fondées, mais les médias ont quand même joué un grand rôle. Le Luxembourg a été attaqué, puis le Panama. Je pense qu’il y a des problèmes un peu partout, mais que certains pays profitent de pointer du doigt le Luxembourg ou d’autres pour mieux masquer leur propre situation. Peut-être que des erreurs ont été faites, je n’en sais rien, je ne suis pas un spécialiste, mais s’il y en a eu, j’ai l’impression qu’elles ont été corrigées. Les proportions atteintes sont sans doute démesurées, mais c’est ainsi que le monde fonctionne aujourd’hui. Personnellement, je n’ai pas honte quand on m’en parle.

Combien de temps par an vivez-vous encore au Luxembourg?

Un peu moins de la moitié de l’année. Quand tout va bien, je joue 25 à 26 tournois et je m’entraîne aussi deux semaines par an à l’étranger. Mais parfois, quand un tournoi se termine prématurément, je rentre un peu plus tôt à la maison. J’ai deux enfants et j’essaie de passer le plus de temps possible au Luxembourg. C’est mieux pour moi et ma famille. Je suis toujours heureux de revenir, même si la météo n’est pas toujours la plus favorable ici.

Vous ne vous êtes jamais dit que ce serait plus facile en vivant ailleurs?

Si, bien sûr. Quand j’étais en Floride, c’était génial. Ne serait-ce que parce qu’on pouvait s’entraîner dehors toute l’année. Il y a aussi beaucoup de bons joueurs. Ici, le problème est souvent de trouver un bon partenaire d’entraînement. Mais je m’adapte, ça ne marche pas trop mal… L’avantage du Luxembourg, c’est aussi le calme. La plupart des tournois se jouent dans des grandes villes. Ça fait donc du bien de revenir à Reckange-sur-Mess après avoir joué à New York ou à Londres.

Quelle est la personnalité luxembourgeoise qui vous a le plus marqué jusqu’à présent?

Ce n’est pas facile à dire. Pour rester dans le domaine du sport, je dirais Josy Barthel. C’est le seul Luxembourgeois à avoir remporté une médaille d’or aux Jeux olympiques. Je ne l’ai pas connu, mais je trouve que ce qu’il a fait est incroyable. En ce qui concerne les exploits plus récents, je me souviens que, à l’époque de Marc Girardelli, mon père et moi nous retrouvions devant la télé alors que nous n’avons jamais skié. Puis, il y a eu les frères Schleck…

Pour revenir au tennis, si vous deviez citer le meilleur souvenir de votre carrière?

Il y en a beaucoup. En tout cas, la première fois que j’ai joué contre Andre Agassi, ça a été un moment très spécial. J’étais sur un nuage. Je le regardais à la télé quand j’étais gamin, donc en me retrouvant face à lui j’ai réalisé que je jouais dans la cour des grands. Il y a aussi le jour où j’ai battu Andy Roddick sur le central de Flushing Meadows en night session, un moment inoubliable également. Il était devant son public, mais j’ai fait un match incroyable et, vers la fin de la rencontre, le public s’est levé et nous a ovationnés tous les deux. Je ne peux pas oublier les frissons que j’ai ressentis à ce moment-là. Enfin, évidemment, il y a le match contre Nadal cette année à Wimbledon pour accéder aux quarts de finale. Le suspense du match, les réactions du public. Au début, j’avais l’impression d’être seul avec mon staff contre 15.000 personnes, mais peu à peu, les réactions ont changé avec, au final, un très beau moment.

Je veux rester celui que j’ai toujours été.

Gilles Müller

Avez-vous ressenti l’enthousiasme né au Luxembourg de cette victoire?

Sur le moment pas vraiment, je n’étais pas ici. J’ai juste eu des contacts avec ma famille, qui m’a décrit l’ambiance. En plus, j’ai très vite mis cela de côté pour rester concentré sur la suite du tournoi. Mais, je ne vais pas mentir, quand je suis rentré au Luxembourg, j’ai quand même été surpris par l’ampleur de l’événement. Pas mal de gens me reconnaissaient déjà avant, mais après Wimbledon, ça a pris des proportions étonnantes. Tout le monde m’arrêtait, me parlait du match, voulait faire des photos avec moi. Des choses que j’aime bien faire, mais c’était quand même beaucoup. J’étais rentré épuisé après ce tournoi, précédé d’une victoire à Rosmalen aux Pays-Bas. Bref, je n’ai pas pu me reposer comme il aurait fallu. J’étais même un peu mal à l’aise, je ne pouvais plus m’occuper de mes enfants comme d’habitude. C’est quelque chose que je n’avais jamais vécu. Je ne vais pas dire que c’était désagréable, mais parfois un peu difficile. C’est une des raisons qui ont fait qu’en fin de saison, j’étais au bout du rouleau, mentalement et physiquement.

Vous ne semblez pas revendiquer un statut de star?

Non, ce n’est pas mon truc. J’aime bien vivre ma vie comme d’habitude. J’ai envie que mes enfants grandissent normalement et je veux rester celui que j’ai toujours été.

Retrouvez la suite de cette interview dans une seconde partie.

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