«Le grand défi de demain, c’est la connectivité»

08 Juillet 2018 Interviewé par Matthieu Croissandeau et Thierry Raizer
En jeune entrepreneur, mais néanmoins déjà expérimenté, Laurent Muller pose un regard confiant sur l’avenir du pays.
En jeune entrepreneur, mais néanmoins déjà expérimenté, Laurent Muller pose un regard confiant sur l’avenir du pays.
(Photo: Edouard Olszewski)

Laurent Muller, 38 ans, est un des visages de l’entrepreneuriat au Luxembourg. Président de la Fédération des jeunes dirigeants d’entreprise (FJD), il a accepté d’échanger à bâtons rompus sur ses attentes et ses espoirs à l’égard des candidats et du prochain gouvernement.

Monsieur Muller, nous sommes à 100 jours des élections législatives. Quel regard portez-vous sur la campagne et sur les enjeux de ce scrutin?

«Nous vivons une période de bouleversements et d’incertitudes inédite. Le monde change, il change de plus en plus vite. Les cycles économiques ou technologiques se sont raccourcis. Le Luxembourg n’échappe pas à ces phénomènes. Et si vous ajoutez à cela les récents désordres géopolitiques, il devient alors très difficile d’avoir de la visibilité sur les cinq prochaines années. Toutefois, et même si les débats de la campagne électorale n’ont pas encore tout à fait commencé, il est clair que le futur gouvernement devra relever des défis particulièrement importants et significatifs pour l’avenir économique de notre pays. Je pense bien sûr à la digitalisation et, au-delà, à la connectivité…

On ne peut pas dire que les différents candidats aient fait de cet enjeu l’axe principal de leur campagne… Seraient-ils en train de passer à côté de l’essentiel?

«Non, mais j’attends encore qu’ils tiennent un vrai discours sur ces sujets. Le rôle du gouvernement est de mettre à disposition du pays un cadre légal qui permette aux citoyens de vivre et aux entreprises de fonctionner. Or, ce cadre doit évoluer. Nous devons nous appuyer sur les méthodes qui nous ont réussi par le passé, celles des chemins courts, du pragmatisme. Mais il est surtout temps de passer à la pratique.

Il faut simplifier davantage la vie des citoyens, comme celle des entreprises.

Laurent Muller président de la Fédération des jeunes dirigeants d'entreprise (FDJ)

Ce n’est pas le cas?

«Nous n’en sommes encore qu’au début. Le problème n’est plus dans le constat, mais dans l’application des décisions. Dans mon secteur d’activité, par exemple, les extraits bancaires sont désormais envoyés sous forme électronique, mais nous ne pouvons pas encore les importer directement pour la comptabilité, car la directive e-Invoicing, qui nous donnera cette possibilité, n’est pas encore appliquée au Luxembourg. Elle le sera encore probablement en 2018, mais un peu plus tard que dans d’autres pays. Nous avons encore trop de papier. Il faut simplifier davantage la vie des citoyens, comme celle des entreprises, en poursuivant la digitalisation de l’État, mais aussi en faisant en sorte que les données circulent entre les différentes administrations. Des efforts ont été faits, avec la mise en place du Guichet.lu, pour obtenir des informations, par exemple. Mais aujourd’hui, si je perds mon portefeuille, je dois encore contacter différents guichets pour refaire mon permis de conduire, ma carte de sécurité sociale, etc., alors même que le secteur public dispose déjà de toutes mes données! Le tout n’est pas de digitaliser. Il faut absolument que les outils se parlent entre eux. C’est pourquoi le grand défi de demain, c’est la connectivité.

Les politiques comprennent-ils ces enjeux? Ou sont-ils dépassés?

«Ils les comprennent, mais le changement est souvent lourd et compliqué à mettre en place. Regardez ce qui s’est passé après le rapport Rifkin: tout le monde l’a lu et l’a trouvé intéressant. Mais aujourd’hui, qu’en est-il? Concrètement, dans quel projet de loi se cache Rifkin? Voilà un autre chantier auquel le prochain gouvernement devra s’atteler. 

Faut-il changer les mentalités aussi?

«Je ne vais pas m’exprimer sur la mentalité luxembourgeoise… [rires] Nous avons toujours montré que nous étions probusiness. Mais une fois qu’une décision politique a été prise, le temps de la réaction est encore souvent trop long. Il faut stimuler l’administration continuellement.

Nous vivons dans un monde de plus en plus concurrentiel.

Laurent Muller président de la Fédération des jeunes dirigeants d'entreprise (FDJ)

Vous parlez de mentalité probusiness, mais le mois dernier, Knauf a préféré s’installer en Moselle plutôt qu’au Luxembourg, où il ne se sentait pas vraiment le bienvenu… 

«Oui, et ça m’a choqué. Je vois bien que nous entrons aujourd’hui dans un débat politique pour ou contre les entreprises industrielles au Luxembourg. Mais je vous avoue que, de mon point de vue, c’est difficilement compréhensible. Franchement, au niveau environnemental, je ne vois pas de grande différence si l’usine se trouve juste de l’autre côté de la frontière… Mais surtout, ouvrons les yeux: nous vivons dans un monde de plus en plus concurrentiel. Tous les pays font le maximum pour attirer des entreprises. Il faut donc faire plus d’efforts pour les accueillir. J’ai moi-même une approche très « écologique », essayons d’utiliser ces arguments également dans le discours pour attirer et garder les entreprises au Luxembourg. 

Le Luxembourg a-t-il le luxe de choisir entre de « bons » et de « mauvais emplois »? 

«Bien sûr que non! Encore une fois, j’espère que tout le monde ici voit ce qui se passe en Europe. Nous avons eu la chance de connaître des crises moins importantes que certains de nos voisins. Mais cela ne doit pas faire de nous des enfants gâtés. Je veux bien entendre parler de croissance qualitative, mais en tant qu’entrepreneur, je peux vous dire que je suis d’abord content quand on a de la croissance tout court. 

Il ne faut pas opposer croissance et écologie.

Laurent Muller président de la Fédération des jeunes dirigeants d'entreprise (FDJ)

C’est un débat économique et philosophique. Vous dites: « Croissance d’abord, et croissance qualitative après. » D’autres disent: « Arrêtons de faire n’importe quoi, la croissance doit désormais être durable, plus respectueuse de l’environnement, inclusive… » 

«D’accord, mais alors, dans ce cas-là, on fait un choix au niveau des avantages sociaux offerts par l’État. C’est ce que l’on appelle, en économie, un coût d’opportunité. Si on choisit de modérer la croissance ou de revoir son modèle, il faudra arrêter de financer autre chose, car on ne pourra pas tout avoir. Je considère, pour ma part, que si l’on souhaite conserver notre système de protection sociale, l’assurance-maladie, les retraites, nous avons besoin d’une croissance forte. Après, si le pays se porte bien et que la croissance est toujours là, alors, on pourra se permettre d’augmenter encore les avantages sociaux au Luxembourg. Par ailleurs, il ne faut pas opposer croissance et écologie. J’accorde moi-même une importance particulière à l’écologie, qui offre aussi des retombées économiques et crée des emplois, par exemple dans le secteur des écotech, qui est inclus dans la stratégie de diversification économique du pays.

Est-ce que le Luxembourg est une île, comme on disait autrefois?

«Malheureusement non, sinon on aurait la mer! [rires] Le Luxembourg a fait le choix d’une économie ouverte et accueillante pour les entreprises étrangères. Nous allons avoir de formidables opportunités avec le Brexit, par exemple. Gardons cet état d’esprit. 

La montée du populisme est un vrai risque.

Laurent Muller président de la Fédération des jeunes dirigeants d'entreprise (FDJ)

Cette ouverture d’esprit bouscule aussi les traditions et les habitudes. Et certains Luxembourgeois se sentent un peu perdus. Comprenez-vous la tentation du repli sur soi, la défense de l’identité luxembourgeoise que l’on voit monter dans cette campagne?

«Je mesure bien cette préoccupation, mais il ne faut pas la laisser prendre le dessus. La montée du populisme est un vrai risque, il n’y a qu’à regarder ce qui se passe autour de nous. Nous n’avons heureusement pas encore de parti d’extrême droite identitaire au Luxembourg, le pays se porte plutôt bien. C’est important de comprendre l’identité luxembourgeoise, c’est important aussi de respecter la langue, mais il ne faut pas que cela prenne une dimension extrême. 

Comment l’éviter? 

«Il y a un effort de pédagogie à faire. Les politiques devraient expliquer à nos concitoyens ce que les résidents étrangers ou les frontaliers nous apportent, comment ils contribuent à notre économie, comment ça permet de garantir des salaires raisonnables dans le secteur public… Alors certes, il y a des embouteillages, des problèmes de transports ou de parkings, mais il faut que les Luxembourgeois arrêtent de considérer les étrangers comme une nuisance. 

L’entreprise a-t-elle aussi un rôle à jouer sur ce plan?

La responsabilité sociale de l’entreprise ne se joue pas à ce niveau-là. Elle ne fait pas de différence entre un frontalier, un résident étranger ou un Luxembourgeois. La problématique de la mobilité, en revanche, a un impact sur la productivité ou la qualité du travail. C’est devenu une question centrale.

Nous avons cette particularité d’être une petite ville avec les défis d’une grande.

Laurent Muller président de la Fédération des jeunes dirigeants d'entreprise (FDJ)

Comment y remédier?

Ce sera long, là aussi. Se déplacer aujourd’hui est devenu vraiment difficile, et pas seulement à Luxembourg. C’est ça qui ralentit le pays et le business. Toutes les grandes métropoles y sont confrontées. Mais nous avons cette particularité d’être une petite ville avec les défis d’une grande. La mise en œuvre du tram est un début de solution. Mais il faut qu’à terme, il aille plus loin et desserve toutes les villes qui entourent la capitale au nord, au sud, à l’est et à l’ouest. Car le problème ne se limite pas à la ville. 

Faut-il un nouveau plan massif d’infrastructures? 

Il faut surtout combler notre retard. La question se posera aussi rapidement pour l’aéroport, vous verrez, parce que c’est un aéroport de ville, et qu’à un moment donné, ce ne sera plus tenable. Les Luxembourgeois ne supporteront plus les nuisances, le bruit, les vols de nuit, tout en souhaitant conserver les avantages d’une plate-forme internationale…»

Retrouvez la deuxième partie de cette interview ici.

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