L’argent au tableau noir

01 Novembre 2018 Par Jean-Michel Lalieu
Jonk Entrepreneuren –L’association propose, dans son programme Fit for Life, des modules d’éducation à l’argent.
Jonk Entrepreneuren –L’association propose, dans son programme Fit for Life, des modules d’éducation à l’argent.
(Photo: Jonk Entrepreneuren)

Après une phase de tâtonnement, la stratégie nationale en matière d’éducation financière est prête à prendre son envol. Les différents acteurs coordonnent leurs actions, et de nouveaux outils sont en phase de développement.

Les Luxembourgeois admettent un déficit de formation aux finances personnelles. Selon une étude menée par la société Quest en août dernier, à la demande de l’Association luxembourgeoise des fonds d’investissement (Alfi), 86% des sondés admettent que l’éducation financière reçue à l’école est insuffisante, et quatre sur dix estiment que les conseils de leurs parents en cette matière étaient basiques, voire inexistants.

En 2015, une étude menée par S&P dans le monde entier a montré, au niveau de la population luxembourgeoise, que 53% des personnes interrogées ont des connaissances de base en matière financière. Un autre coup de sonde de la Banque centrale du Luxembourg auprès de 1.600 ménages, la même année, a donné un pourcentage de 59% des citoyens capables de répondre correctement à des questions relativement simples sur la gestion de leur budget.

Le sujet est vraiment apparu sur le devant de la scène à partir de 2008.

Claude Marx, directeur général de la CSSF

La crise financière de 2008 a fait prendre conscience aux instances internationales de la nécessité de mieux assurer la protection de l’investisseur. De nouvelles réglementations ont été imposées aux acteurs du monde financier pour garantir que l’information circule et que des produits sophistiqués ne soient pas délivrés à des consommateurs financiers peu avertis des risques.

Parallèlement, l’OCDE, le G20 et la Commission européenne ont insisté sur le volet éducation financière, vu comme un complément nécessaire à la réglementation des marchés financiers. Un conseil reconnu comme judicieux par de nombreux États, qui ont embrayé par la mise en place d’une stratégie nationale en matière d’éducation financière.

Mieux vaut prévenir

Les enjeux sont évidents et concernent toutes les générations: les jeunes sont soumis de plus en plus tôt à de fortes pressions en matière de consommation; les produits financiers sont plus accessibles au grand public depuis internet, malgré une sophistication croissante; l’épo­que matérialiste entraîne le surendettement, et les politiques nationales en matière de retraite battent sérieusement de l’aile.

«Le sujet est vraiment apparu sur le devant de la scène à partir de 2008, confirme Claude Marx, directeur général de la CSSF. Il est devenu clair qu’une mauvaise gestion de ses finances personnelles, par manque d’informations, accentuait le risque de perte totale de ses avoirs.»

Nous voulons agir par des actions spécifiques plutôt que de nous perdre dans de grands principes.

Claude Marx, directeur général de la CSSF

C’est avec cette menace à l’esprit que la Commission de surveillance du secteur financier a créé un comité pour la protection du consommateur financier en 2012. Regroupant des acteurs de tous les horizons (finance, enseignement, société civile, politique), c’est lui qui a entrepris de rédiger la stratégie nationale du Luxembourg.

Un document que le gouvernement a approuvé en 2017, chargeant ensuite la CSSF de coordonner la politique nationale liée à l’éducation financière. «Des initiatives isolées existaient déjà, note Claude Marx. Mais notre volonté est désormais de tout coordonner et d’améliorer ce qui doit l’être. Nous voulons agir par des actions spécifiques plutôt que de nous perdre dans de grands principes.» Pas question donc de créer une grande agence de l’éducation financière qui mettrait des années à se mettre en branle, alors que des programmes tournent déjà correctement.

Notre objectif est que l’éducation financière soit intégrée à tous les niveaux d’enseignement.

Philipp von Restorff, responsable de la communication de l’ABBL

Depuis 10 ans déjà, l’association Jonk Entrepreneuren a développé le programme éducatif Fit for Life, ainsi que des modules d’éducation à l’argent pour les différents niveaux d’enseignement. De l’avis général, c’est le programme le plus abouti actuellement, et il servira de base à la stratégie nationale.

De son côté, l’Association des banques et banquiers, Luxembourg (ABBL), en collaboration avec la Fédération bancaire européenne, a lancé en 2014 la Semaine de l’argent – «Woch vun de Suen» – avec, pour mission, de conscientiser les plus jeunes à la gestion de leur tirelire personnelle.

«Il y a un réel besoin, les concepts de base ne sont pas expliqués à l’école, insiste Philipp von Restorff, responsable de la communication et de ce programme auprès de l’ABBL. Nous avons choisi de démarrer au niveau de l’enseignement fondamental, mais notre objectif est que l’éducation financière soit intégrée à tous les niveaux d’enseignement.» Il précise aussi que le personnel des banques qui se rend bénévolement dans les écoles a signé une charte interdisant toute forme de publicité.

Un signe positif pour les enseignants, parfois réticents à voir la place financière envahir les bancs des écoles. Enfin, en 2016, l’ABBL a lancé la «Fondation ABBL pour l’éducation financière» afin de développer des programmes plus ambitieux.

Il est essentiel d’avoir des citoyens avertis, qui comprennent les risques et les opportunités liés à leurs investissements.

Denise Voss, présidente de l'Alfi

Très intéressée par l’éducation financière, l’Alfi veut aussi placer sa pierre dans cet édifice en construction. L’association y a d’ailleurs consacré sa séance de clôture lors de la récente conférence organisée pour célébrer ses 30 ans. L’occasion pour Denise Voss, sa présidente, de faire part de son intérêt pour ce thème.

«Pour que notre secteur puisse continuer à se développer au profit de la société et de l’économie, il est essentiel d’avoir des citoyens avertis, qui comprennent les risques et les opportunités liés à leurs investissements et sachent gérer leurs finances personnelles», a-t-elle insisté.

Des moyens nouveaux

Au niveau de la CSSF, trois grands thèmes prioritaires ont été définis: l’éducation dans les écoles, le surendettement et les retraites complémentaires. Dans la foulée, trois groupes de travail ont été créés pour recenser ce qui existe et proposer de nouvelles actions dans ces domaines. «Des actions sont déjà menées dans les écoles, et d’autres initiatives concrètes viendront s’ajouter d’ici la fin de l’année 2019», précise Claude Marx.

Le régulateur finalise un site internet sur l’éducation financière avec du contenu propre et recensant les sites existants. «Nous prévoyons aussi des publications écrites, du contenu multimédia via les réseaux sociaux et des applications pour smartphone», note le directeur général de la CSSF.

Le grand projet d’éducation financière passe donc à la vitesse supérieure. Le recentrage des initiatives en une seule entité devrait donner plus de force au mouvement et placer le Luxembourg au niveau de ses partenaires internationaux. Et le budget? «Ce n’est pas un gros problème, toutes les actions envisagées ne réclament pas de gros moyens», rassure Claude Marx. Pour 2018, la CSSF a dégagé un budget de 100.000 euros.

«Si nous voulions lancer un grand programme d’actions, nous pourrions nous tourner vers le gouvernement pour des moyens supplémentaires, convient le directeur général. Sans compter que des acteurs privés sont prêts à nous aider.» Pour ses 30 ans, l’Alfi a ainsi offert un chèque de 25.000 euros au programme Fit for Life de Jonk Entrepreneuren.

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