«La crise de la presse»

27 Avril 2017 Interviewé par François Aulner
Romain Hilgert
Romain Hilgert espère que les pouvoirs publics pourront réduire le fossé entre la presse payante et la presse gratuite.
(Photo: archives paperJam)

La question décisive pour l’avenir de la presse est, selon le rédacteur en chef du Lëtzebuerger Land, Romain Hilgert, la suivante: combien de gens seront capables et prêts à payer un journalisme professionnel et indépendant au prix fort?

M. Hilgert, quels seraient selon vous les sujets et enjeux principaux du débat de consultation à la Chambre?

«Ma préoccupation est la crise nationale et internationale de la presse, la perte de lecteurs et auditeurs, de recettes publicitaires. Car le journalisme professionnel, avec son métier et son éthique, est un élément indispensable au débat politique, qui ne peut pas être remplacé par des opinions individuelles sur Facebook ou Twitter. Mais je ne sais pas si le Parlement partage mes soucis.

Quels moyens, mesures ou règles seraient nécessaires à votre avis pour préserver la pluralité et l’indépendance de la presse?

«Le journalisme professionnel est en train de perdre son modèle économique, un nouveau n’est pas encore en vue. Car il n’est pas prouvé que l’internet sauvera la presse luxembourgeoise, son économie va à l’encontre d’un marché minuscule comme celui du Grand-Duché. Indépendamment du support, on risque, à l’avenir, d’avoir deux formes de presse bien distinctes: une presse dite ‘gratuite’ de masse, payée par les annonceurs et à leur service, et une presse payée par une minorité de lecteurs éduqués et aisés et à leur service. La question décisive sera: combien de lecteurs et auditeurs seront capables et prêts à payer un journalisme professionnel indépendant au prix fort?

Le pluralisme de la presse est le luxe un peu artificiel d’un pays riche.

Romain Hilgert, rédacteur en chef du Lëtzebuerger Land

Quel devrait être le rôle des institutions publiques (voire du service public) à vos yeux?

«Les pouvoirs publics pourront réduire le fossé entre ces deux formes de presse. Car du point de vue économique, le pluralisme de la presse est le luxe un peu artificiel d’un pays riche. L’État intervient de plus en plus pour garantir ce luxe: après la création de l’aide à la presse écrite et de la radio socioculturelle, il vient de lancer une aide à la presse numérique et de subventionner massivement RTL Télévision. Bien que toutes ces aides ne soient pas désintéressées, on devra continuer à se permettre ce luxe.

Comment un «ajustement plus global» de l’aide à la presse écrite devrait-il selon vous s’articuler?

«Comme en France, la promotion de la presse écrite devrait se faire surtout au profit de la presse à revenu publicitaire faible. Elle devrait décourager la concentration et ne pas subventionner des médias gratuits. Elle devrait faire respecter les conditions de travail des journalistes et pigistes. Elle ne devrait pas ériger de cloisons entre les rédactions analogues et numériques. Mais les intérêts économiques et politiques actuels vont à l’encontre de ces principes.

La promotion de la presse écrite devrait se faire surtout au profit de la presse à revenu publicitaire faible.

Romain Hilgert, rédacteur en chef du Lëtzebuerger Land

Comment devrait-on aborder les phénomènes en ligne tels que les «fake news», les bulles, ou les algorithmes des réseaux sociaux?

«Les gens doivent avoir exactement les mêmes droits de défense et de réponse vis-à-vis des médias imprimés, audiovisuels et numériques. Les ‘fake news’ sont vieilles comme le monde, pensez seulement à la dépêche d’Ems, aux Protocoles des sages de Sion, aux incidents de Gleiwitz ou du Tonkin. Ce qui est nouveau et beaucoup plus préoccupant, c’est le quasi-monopole de sociétés commerciales américaines comme Google, Apple ou Facebook, qui contrôlent et censurent la communication de milliards de gens. La chasse institutionnalisée aux ‘fake news’ risque de devenir un prétexte pour censurer toute opinion déviant du droit chemin libéral.»

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