«Je n’avais jamais envisagé de devenir associée»

31 Mai 2018 Par Audrey Somnard
Sophie Mitchell Deloitte
Sophie Mitchell: «Je pense que je serais partie si on ne m’avait pas proposé de nouveaux challenges.»
(Photo: Maison Moderne / studio)

À travers la série #FemaleLeadership, des femmes du monde économique évoquent leur parcours et leur position-clé dans chacun de leur secteur d’activité. Aujourd’hui, Sophie Mitchell, associée chez Deloitte, veut donner plus d’opportunités aux femmes.

À la faveur de bonnes rencontres, mais également d’une capacité de travail hors normes, Sophie Mitchell a gravi les échelons du grand cabinet d’audit Deloitte. Elle veut aujourd’hui donner l’exemple aux autres femmes et leur dire qu’accéder au sommet est possible.

Madame Mitchell, quel a été votre parcours jusqu’à devenir associée de Deloitte Luxembourg?

«J’ai eu un parcours classique. Après une école de commerce, j’ai fait mon stage chez Deloitte, en France. Je dois dire que j’avais des a priori négatifs sur l’audit, mais je voulais quand même voir de plus près ce dont il s’agissait. J’y ai fait des rencontres très enrichissantes, qui m’ont poussée à rester et y démarrer ma carrière.

Est-ce que vous aviez un plan de carrière défini?

«Pas du tout! Je n’avais jamais envisagé de devenir associée, et pourtant je le suis depuis 2003. Je ne l’avais pas planifié, mais j’ai eu beaucoup de chance dans mes rencontres. Je n’ai jamais été saisir les opportunités, j’ai eu de la chance qu’on pense à moi et qu’on me les propose. Et à chaque fois, j’ai pris le temps de la réflexion. C’est souvent un trait féminin, ne pas foncer tête baissée et prendre le temps. Cela peut être vu comme un manque d’enthousiasme par les hommes, car ces derniers ne se posent pas de questions, mais les femmes ont souvent besoin de se poser et réfléchir.

Je pense d’ailleurs que je serais partie si on ne m’avait pas proposé de nouveaux challenges. Il est important d’aller proposer des opportunités, d’avoir une démarche active pour attirer les talents. Chez Deloitte Luxembourg, nous avons 15% de femmes associées, nous avons bénéficié d’une progression de 5%, mais ce n’est pas assez.

Certaines femmes partent avant même que leur carrière ne pose problème.

Sophie Mitchell, associée chez Deloitte Luxembourg

Est-ce que des plans ont été mis en place pour améliorer la situation?

«C’est difficile de mettre le doigt sur cette lenteur de progression pour les femmes. Il faut déjà avoir conscience du problème. Il faut par exemple être constamment attentif lors des campagnes de recrutement, rectifier le tir quand on voit qu’il y a un gros écart entre les candidats hommes et femmes.

Nous avons aujourd’hui 30% de directrices – c’est une bonne progression –, dont 25% de femmes associées pour la partie audit.

Nous avons un vrai problème de rétention et d’évolution de carrière: certaines femmes partent avant même que leur carrière ne pose problème. Moi, je veux donner l’exemple et montrer que mener de front carrière et vie privée est possible. C’est faisable.

Et concrètement?

«Il faut se donner des tableaux de bord pour objectiver la situation, mettre le doigt sur le problème, mettre le sujet sur la table. La clé, c’est de donner plus d’opportunités aux femmes.

Les mentalités ont évolué.

Sophie Mitchell, associée chez Deloitte Luxembourg

Les Big Four sont pourtant réputés pour des rythmes infernaux qui effraient sans doute les femmes...

«J’ai trois enfants, et une des clés, c’est que mon mari s’est dégagé une grande disponibilité, cela doit être un partage. Il est possible de concilier les deux. Quand je suis arrivée au Luxembourg, en 1995, j’avais un bébé de trois semaines. Quand je l’ai mis à deux mois et demi à la crèche, le personnel avait peur de s’en occuper, car c’était la première fois qu’ils avaient un bébé de cet âge-là. J’ai même essuyé des réflexions de quelques clients qui me disaient que ma place était à la maison! Heureusement, les mentalités ont évolué depuis. Les structures de garde d’enfants se sont bien développées, aujourd’hui il n’y a plus d’obstacles dans ce domaine. Et je n’ai plus de remarques déplacées, on avance.

Il faut également développer le ‘flextime’, le télétravail, mais sur ce dernier point, nous sommes victimes de la législation. Avec le nombre de frontaliers au Luxembourg, cette option est pour le moment limitée.

Êtes-vous favorable à la politique des quotas pour favoriser les femmes aux postes à responsabilité?

«Je suis contre, car cela va exacerber le sentiment que les femmes ne sont pas là pour leurs compétences. Cela risque donc de les décrédibiliser. Mais j’ai eu récemment une discussion à ce sujet avec mon fils de 25 ans, qui lui est pour les quotas. Il m’a démontré que dans les pays où il y a eu ce genre de lois, cela a fait bouger les choses. Ça m’a étonné qu’il ait cette position, c’est surprenant, mais il m’a aussi dit que les choses ne changent pas, il faut donc faire quelque chose. Il a peut-être raison. N’empêche qu’en France, toutes ces femmes se retrouvent à des postes non exécutifs, autant dire que c’est un coup d’épée dans l’eau.

Il faut une vraie volonté de la part du top management pour faire avancer les choses.

Sophie Mitchell, associée chez Deloitte Luxembourg

Est-ce qu’on peut définir un management au féminin?

«Les femmes sont généralement plus sensibles au risque, elles ont donc tendance à être plus prudentes. Il y a une véritable richesse de la diversité: il ne faut pas seulement des ‘risk adverse’, mais pas non plus que l’inverse. On doit avancer, mais avec des garde-fous nécessaires.

Sentez-vous avoir une responsabilité en tant qu’associée?

«Je n’étais pas du tout sensible à toute cette problématique de ‘role model’, mais ça m’a bien frappée quand je suis arrivée au comité de direction et que j’ai réalisé que j’étais la seule femme! Maintenant, nous sommes deux, on avance. Mais c’est une responsabilité, il faut une vraie volonté de la part du top management pour faire avancer les choses. Marie-Jeanne Chèvremont a été une précurseure au Luxembourg sur ces questions. PwC a, de ce fait, un pas d’avance. Mais idéalement, ce serait bien que cela ne soit plus un sujet.»

Quatre dates-clés dans le CV de Sophie Mitchell:

1991 – Sophie Mitchell rejoint Deloitte France

2003 – Elle devient associée chez Deloitte Luxembourg

2005 – Elle devient réviseur d’entreprise agréé au Luxembourg

2011 – Elle est nommée audit leader chez Deloitte Luxembourg

Retrouvez l’intégralité de la série #FemaleLeadership en cliquant ici.

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