«Je m’enrichis de ces différences»

03 Mai 2018 Par Audrey Somnard
Sabrina Martin
Sabrina Martin: «En tant que femme, on doit travailler deux fois plus qu’un homme.»
(Photo: Maison Moderne)

À travers la série #FemaleLeadership, des femmes du monde économique évoquent parcours et position-clé dans chacun de leur secteur d’activité. Aujourd’hui, Sabrina Martin, qui est à la tête de son propre cabinet d’avocats, Martin Avocats.

Elle l’avait promis dans une lettre à sa grand-mère quand elle avait 12 ans: elle deviendrait avocate pour lutter contre les inégalités. Cette vocation, Sabrina Martin ne l’a pas quittée. Elle nous raconte sa soif de liberté et d’indépendance pour devenir la dirigeante de son cabinet d’avocats.

Maître Martin, vous êtes avocate au Barreau de Luxembourg depuis 1996, quel a été votre parcours jusqu’à avoir votre propre cabinet?

«L’idée d’être avocate remonte à loin, quand j’étais enfant. Je voulais lutter contre les inégalités, c’est quelque chose qui ne m’a jamais quittée. Je viens d’un milieu très pauvre, j’étais donc loin du milieu des avocats dans ma famille. J’ai fait toutes mes études en tant que boursière. J’ai beaucoup travaillé, j’ai commencé tout en bas et j’ai gravi les échelons petit à petit.

J’ai commencé dans un cabinet d’avocats luxembourgeois, je suis même devenue associée, mais ma volonté d’indépendance était trop forte. Je gérais le département Contentieux, puis je me suis lancée. C’était en 2005, j’élevais seule un petit garçon de 3 ans, je n’ai démarré avec aucun client. Je me suis donné un an, en me disant que si ça ne marchait pas, je pourrais toujours retourner travailler dans un grand cabinet. Heureusement, ça a marché!

Vous avez choisi le contentieux, un aspect de la profession où les femmes sont moins nombreuses. Avez-vous rencontré des obstacles?

«C’est plus dur car dans le contentieux, on se bat, on n’a pas le droit à des moments de faiblesse. En tant que femme, on doit travailler deux fois plus qu’un homme. Quand on se retrouve avec un contentieux dans le domaine de la construction, qu’on est la seule femme dans la pièce et qu’on a 30 ou 35 ans, c’est compliqué.

Mais j’ai démontré que je gagnais des affaires, tout mon succès professionnel s’est fait grâce à mon travail et mes résultats.

Paradoxalement, si les conflits rythment mon travail, je n’aime pas avoir de conflits dans mon environnement de travail propre. C’est pour cela que j’ai fait le choix de ne pas avoir d’associés et d’être le seul maître à bord.

Les cabinets d’avocats gérés par une femme sont encore rares, comment l’expliquez-vous?

«Je me trompe peut-être, mais je suis la seule à Luxembourg je crois. Avoir son cabinet, c’est une double casquette, être à la fois avocate et cheffe d’entreprise, ce sont de grandes responsabilités. Le soir, le travail ne s’arrête jamais, on se demande si on va pouvoir payer les salaires à la fin du mois, et puis les revenus d’un cabinet fluctuent beaucoup d’un mois à l’autre, c’est une insécurité qui ne convient pas à tout le monde.

Il y a une mixité des parcours, origines et cultures dans mon équipe qui apporte une richesse.

Maître Sabrina Martin, avocate et à la tête de Martin Avocats

Le défi a été d’autant plus difficile avec un enfant à élever seule...

«Oui, ça n’a pas été simple. Ma mère m’a pas mal aidée, puis les devoirs à l’étude. Mais je ne supportais pas la hiérarchie, je devais prendre mon autonomie.

Vous êtes entourée d’une petite équipe, avec une majorité d’avocates, c’est une volonté?

«Pas du tout! C’est le fruit du hasard. Je recherche les profils atypiques. J’ai par exemple une avocate de 45 ans qui était avant chez Amazon et qui a repris ses études pour devenir avocate sur le tard. J’aime la diversité, je m’enrichis de ces différences. Il y a une mixité des parcours, origines et cultures dans mon équipe qui apporte une richesse. Nous déjeunons ensemble chaque midi et nous débattons de politique ou d’autres sujets d’actualité, c’est important et cela apporte beaucoup.

Pour autant, même si l’équipe est petite, il n’y a pas d’ambiance familiale à proprement parler. Personne n’amène ses enfants à l’étude, nous ne nous fréquentons pas en dehors du cabinet. Mais ce fonctionnement convient à mon équilibre. Mon assistante est là depuis 20 ans. À chaque recrutement, je sais si la personne va pouvoir faire l’affaire ou pas.

Comment décrivez-vous votre style de management?

«J’aime donner des responsabilités, j’adore transmettre, je dirais que j’ai un management plutôt horizontal. Mes collaborateurs travaillent beaucoup, même plus que ce qui leur est demandé, mais je leur accorde une grande confiance. Si l’un ou l’autre doit partir pour s’occuper de sa famille, je ne m’inquiète pas, c’est une réciprocité qui s’est installée.

Vous avez mis du temps pour trouver cet équilibre?

«C’est un sérieux problème de santé qui m’a fait tout remettre en question. J’étais perfectionniste, trop peut-être. J’ai donc compris que je ne pouvais pas tout contrôler, je suis désormais plus sereine, plus zen. J’ai décidé de continuer de faire ce métier qui est une véritable vocation, mais d’une autre façon. Mon équipe est différente, mais nous avons tous le même état d’esprit.

Les femmes n’y arriveront pas si elles veulent réussir en ressemblant aux hommes.

Maître Sabrina Martin, avocate et à la tête de Martin Avocats

Que pensez-vous des 40% de quota du sexe sous-représenté dans les conseils d’administration?

«Je crois que les choses pourront s’améliorer de par l’éducation des enfants, ne pas faire de différence entre filles et garçons, c’est essentiel. Dire aux filles qu’elles peuvent devenir ce qu’elles veulent, sans limites, c’est important. Mais aussi éduquer les garçons; j’ai d’ailleurs beaucoup d’échanges à ce sujet avec mon fils. Il m’a vu énormément travailler, donc il est un peu dégoûté du métier d’avocat, mais il s’oriente vers le milieu hospitalier. S’occuper des autres, c’est une valeur que je lui ai transmise, j’ai réussi en ce sens.

Quels conseils pourriez-vous donner aux jeunes femmes qui veulent se lancer?

«C’est une question de volonté. Elles vont convaincre par leur travail. Il faut être psychologue pour être avocat, mais il faut aussi une bonne connaissance de la société, surtout pour pouvoir mieux défendre les gens. Les hommes ont tout servi sur un plateau au Luxembourg, c’est un petit cercle dont il a fallu gagner le respect. Au début, on me regardait un peu de travers – après tout, le droit est un milieu assez machiste – mais sans jamais me manquer de respect. Je suis optimiste pour que les choses avancent.

Ce que je sais, c’est que les femmes n’arriveront pas si elles veulent réussir en ressemblant aux hommes. C’est le travail qui paie, la négociation, la modération. Il faut passer au-delà des phases de brutalité qui peuvent les caractériser parfois et avoir une autre approche qui nous est propre.

Vous êtes donc optimiste pour que les femmes progressent dans votre milieu, qu’est-ce qui va changer?

«Avocat est un métier en pleine évolution, qui va vers plus d’humain. La richesse de l’avocat, c’est l’aide qu’il va apporter et la satisfaction du client.

Et puis nous sommes à un tournant avec la digitalisation qui concerne aussi le droit. Je suis beaucoup tournée vers les nouvelles technologies et j’ai démarré une plateforme de conseils juridiques online, MLO. Le digital va aider les femmes, car ces outils permettent plus de flexibilité et de pouvoir travailler de n’importe où. Nous allons obtenir un gain de temps s’il y a moins de déplacements, ainsi que du temps gagné sur des tâches administratives. Cela va être au bénéfice du temps personnel, et puis seul le résultat comptera. La nouvelle génération de clients change également la donne...»

Trois dates-clés du CV de Sabrina Martin:

1996 Assermentation (Barreau de Luxembourg)

2005 Création de l’étude Martin Avocats

2017 Lancement de la plateforme de conseils juridiques en ligne MLO

La société en éléments-clés:

Dénomination: Martin Avocats

Adresse: 28, boulevard Grande-Duchesse Charlotte, L-1330 Luxembourg

9 collaborateurs et employés, plus Sabrina Martin.


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