«Il nous faut une politique économique sélective»

13 Juillet 2018 Interviewé par Jean-Michel Hennebert
Avant la fin de cette législature, Claude Turmes souhaite notamment obtenir un accord de principe sur la création d’une zone transfrontalière sur le crassier des Terres Rouges.
(Photo: Matic Zorman)

Nouveau membre du gouvernement en remplacement de Camille Gira, Claude Turmes évoque sa vision pour le développement du pays, marquée notamment par la création d’une nouvelle zone transfrontalière dans le sud du pays.

Monsieur Turmes, vous avez été assermenté le 20 juin dernier, soit il y a moins de trois semaines. Dans quel état d’esprit vous trouvez-vous actuellement?

«Je dirai que c’est intense, voire très intense. Mais ce qui est agréable, c’est que je retrouve ici des équipes qui sont bien organisées et motivées, même si elles doivent être un peu patientes avec moi pour que je comprenne les dossiers. Donc ce qu’on fait en ce moment, c’est l’analyse de ce qui est sur la table et des priorités à trancher pour qu’on puisse encore les mettre en place.

Le temps joue contre vous, puisque la session parlementaire s’arrêtera à la fin du mois. Quelles idées personnelles allez-vous pouvoir mettre en avant?

«C’est clair que c’est un timing serré. Il y a actuellement des discussions sur l’avenir de notre économie et sur l’aménagement du territoire. J’ai eu une vision assez tranchée sur ces sujets, dans le sens où je trouve que l’économie luxembourgeoise doit trouver un compromis entre la qualité de vie et les activités que l’on veut attirer. Je crois qu’il faut une politique économique sélective. C’est impossible d’accueillir tous ceux qui veulent venir à Luxembourg, et donc, notre économie de demain devra à la fois comporter tout ce qui est le plus innovant, et que cela se passe aussi dans un cadre commun écologique. Et à cette sélectivité, il faut aussi ajouter le fait de travailler dans un nouvel équilibre entre le Luxembourg et la Grande Région. Ce gouvernement a fait des efforts, mais je crois qu’il faut aller plus loin.

C’est à dire?

«On a une idée d’un projet sur le crassier des Terres Rouges, où on envisage de faire un quartier moderne transfrontalier.

Avoir au moins une décision de principe sur ce crassier des Terres Rouges.

Claude Turmes, secrétaire d’État au Développement durable et aux Infrastructures

Ce projet viendrait donc s’ajouter à celui signé à Paris en mars dernier, qui prévoit la mise en place, à Esch-Belval, d’une zone de 90 hectares pour accueillir des entreprises sous le régime luxembourgeois?

«Oui, ça serait à côté. Je ne peux pas trop m’avancer sur les détails parce que ce projet doit encore passer au conseil de gouvernement et que des discussions doivent être menées avec le gouvernement français.

Après se pose la question de comment gérer les zones industrielles. C’est très difficile de trouver du terrain pour de tels zonings, raison pour laquelle je pose la question de savoir s’il n’y a pas possibilité d’optimiser leur gestion. Pourquoi ne pas créer un parking sur deux ou trois niveaux à la place d’avoir des parkings pour chaque entreprise? Car si on regarde avec une vision d’en haut, ces terrains ne sont utilisés que sur un tiers de leur surface, voire 40%.

Vous défendez donc une vision à long terme qui ne pourra être mise en œuvre au cours de cette législature, au vu du timing dont vous disposez...

«Si le temps nous le permet encore, nous souhaitons avoir au moins une décision de principe sur ce crassier des Terres Rouges. Sur la question de l’optimisation des zonings industriels, nous avons déjà un projet pilote à Lentzweiler, au nord du pays, ainsi que le zoning industriel Fridhaff, qui aura besoin d’une extension. Donc la question de la manière d’optimiser cette surface se posera aussi. Et ça, c’est une chose sur laquelle je pousse pour que ces dossiers avancent.

Claude Turmes estime que Déi Gréng «a des atouts pour être pris au sérieux» (Photo: Matic Zorman)

Ne craignez-vous pas que le prochain gouvernement range ces projets au fond d’un tiroir, comme cela s’est déjà fait par le passé?

«Oui, mais je suis revenu aussi dans la perspective que nous allons gagner les élections. Mon attitude politique consiste à faire ce que nous pouvons faire, et après, c’est ‘Inch’Allah’. En politique, il faut oser poser des actes, il faut oser défendre ses idées.

Tilly Metz assurait en début de semaine qu’après 35 ans, Déi Gréng sont devenus «des gens enfin pris au sérieux». Souscrivez-vous à cette affirmation?

«Je peux difficilement le juger, mais je crois que nous avons des atouts pour être pris au sérieux.

Créer le consensus politique le plus large possible.

Claude Turmes, secrétaire d’État au Développement durable et aux Infrastructures

Peut-être parce que les idées que vous véhiculez commencent à devenir de plus en plus tangibles?

«Il y a effectivement de plus en plus de citoyens qui partagent ces idées, et peut-être qu’en vue des événements un peu extrêmes, comme ceux qu’on a vus au Mullerthal, beaucoup de Luxembourgeois comprennent que le changement climatique, ce n’est pas demain. Que ce n’est pas qu’aux îles Fidji, mais que ça peut aussi se répercuter au Luxembourg. Il y a donc une prise de conscience. Ce que j’essaie de faire, c’est d’aller aussi vite que possible et de chercher des majorités politiques et sociétales. Ce qu’apporte mon expérience à Bruxelles, c’est justement cette recherche d’un large consensus politique.

Au cours de votre mandat d’eurodéputé, vous êtes parvenu à créer des réseaux d’intérêt au-delà des partis. Pensez-vous pouvoir réussir la même chose au niveau national?

«C’est trop tôt pour donner une réponse. J’ai ma méthode de travail qui consiste à essayer de comprendre le fond des dossiers. Bien sûr, en période électorale, il y a des tensions, mais je crois beaucoup au fait de faire bouger les choses collectivement, au fait d’écouter les citoyens et de travailler avec les communes. C’était la méthode de travail de Camille Gira, c’est ma méthode de travail, c’est la méthode de travail de Déi Gréng. Créer le consensus politique le plus large possible pour faire que ce pays soit un pays où le bien-être soit le plus élevé possible.

«Le problème de l'Europe est moins à Bruxelles qu'à Varsovie, Budapest ou Berlin», juge Claude Turmes. (Photo:Matic Zorman)

Comment cela pourrait-il se traduire pour l’économie luxembourgeoise?

«Pour développer, pour diversifier une économie, il faut toujours partir de ces points forts. Le nôtre, c’est que nous sommes un champion mondial de la finance au niveau des fonds d’investissement. J’ai organisé il y a un mois une réunion où j’ai montré que les décisions d’investissement sur l’énergie en Europe se font ici, au Kirchberg, que ce soit la Banque européenne d’investissement, le Fonds européen d’investissement, la Cour des comptes ou Eurostat. Nous avons donc la capacité de devenir le numéro un de la finance verte en Europe et au-delà. Notamment en créant un pont avec les start-up. Finance verte, climat, transition énergétique et économie circulaire forment un paquet sur lequel nous travaillons.

Quel regard portez-vous sur l’état de l’Union, après près de deux décennies passées dans ses rouages?

«Heureusement, l’Union européenne, au quotidien, fonctionne plutôt bien. On fait beaucoup de choses au jour le jour. Où est notre problème? Je crois qu’il est moins à Bruxelles qu’à Varsovie, Budapest ou Berlin. Nous avons des leaders qui jouent la carte nationale en lien avec un nationalisme de plus en plus présent. Je ne comprends pas encore complètement pourquoi nous en sommes arrivés là, mais je crois qu’il y a bien sûr la mauvaise gestion de la crise Lehman Brothers.

Le fait que l’Europe avait un budget qui était trop petit et qu’on était dépendant de Merkozy (Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, ndlr) pour relancer l’économie, et donc l’Allemagne et la France, a d’abord sauvé leurs banques avant de sauver la Grèce, et donc, on a créé trop de pauvreté. Et puis, il y a la digitalisation de l’économie et les médias sociaux. Sans oublier le contexte mondial de guerre au Moyen-Orient, entre la Russie et l’Ukraine, et un président américain qui est complètement disjoncté.

Face à cette complexité, Déi Gréng doit donner un autre message. La technologie existe pour résoudre le changement climatique, nous avons des citoyens motivés, nous avons des modèles de partenariat entre les communes et les niveaux nationaux. Donc à nous de proposer quelque chose de bien construit et optimiste aux citoyens. Je crois que nous sommes à un moment de l’Histoire où il faut que les hommes politiques soient des hommes politiques solides, qu’ils aient des réponses structurées face à des questions complexes et qui fassent preuve, aussi, d’un certain optimisme.»

La rédaction a choisi pour vous

Gérard Anzia, Claude Turmes et Tilly Metz, Déi Gréng

29 Mai 2018

Le député européen a été choisi à l’unanimité lundi par les cadres du parti Déi Gréng pour remplacer Camille Gira, décédé prématurément. Ce choix devra être confirmé par un congrès prévu le 5 juin prochain pour une entrée en fonction prévue «autour de la Fête nationale».