«Il faut inscrire la parité dans la loi»

10 Juillet 2018 Interviewé par France Clarinval et Matthieu Croissandeau
Danielle Igniti lors du démontage de l’exposition de Sébastien Cuvelier à la galerie Nei Liicht.
Danielle Igniti lors du démontage de l’exposition de Sébastien Cuvelier à la galerie Nei Liicht.
(Photo: Romain Gamba)

Féministe de la première heure, Danielle Igniti revient sur les combats de sa vie et dresse un bilan contrasté des années Bettel. Entretien avec un esprit libre qui n’a jamais eu sa langue dans sa poche.

Vous êtes une féministe engagée. Quel regard portez-vous sur le phénomène #metoo qui a libéré la parole des femmes, mais a aussi engendré quelques excès? 

«Que les femmes se réveillent et disent enfin les choses est évidemment une avancée! Alors bien sûr, ça peut faire aussi un peu de dégâts… Mais bon, avec tout ce que les femmes ont subi depuis si longtemps, je préfère ne retenir de #metoo que l’aspect positif. Les réactions parfois extrêmes sont à la hauteur des violences extrêmes dont elles ont été les victimes. D’une manière générale, j’observe qu’à chaque fois qu’il y a eu un grand mouvement de femmes dans l’Histoire, c’est que la situation devenait insoutenable, qu’il n’y avait plus moyen de réagir autrement. Les femmes sont quand même très conciliantes, mais quand on pousse le bouchon trop loin, ça éclate.

Comment expliquez-vous que ce qui n’était à l’origine qu’un fait divers, l’affaire Weinstein, ait rencontré autant d’échos auprès de nombreuses femmes? 

«Longtemps, les femmes n’ont pas eu d’exemples, de modèles auxquels s’identifier dans leurs combats. Les figures de référence étaient essentiellement masculines. Les choses ont changé depuis ces dernières décennies, heureusement. L’affaire #metoo a offert aux femmes du monde entier des modèles de courage. Des actrices qu’on admire, qu’on trouve belles et talentueuses, ont tout à coup montré l’exemple sans craindre de s’exposer comme victimes. Du coup, beaucoup de femmes à qui il était arrivé la même chose se sont dit qu’elles pouvaient aussi parler. Mais je remarque qu’il y en a encore beaucoup qui se taisent, notamment dans de petits pays comme le nôtre. C’est très difficile d’aller devant un micro, de montrer son visage. On se met davantage en danger dans sa vie privée ou professionnelle. Plus le pays est petit, moins on est anonyme. C’est peut-être pour cette raison que nous n’avons pas eu d’affaire du même type au Luxembourg… 

C’est peut-être tout simplement aussi parce qu’il n’y a pas de Weinstein luxembourgeois… 

«Ça m’étonnerait beaucoup! Il n’y a aucune raison pour que ce qui arrive partout ailleurs ne se passe pas ici aussi.

Il y avait aussi chez nous la volonté de ne pas décrire les femmes comme des victimes.

Danielle Igniti, Directrice du service culturel de la Ville de Dudelange

Les féministes se sont longtemps battues pour l’égalité des droits, pour permettre aux femmes de mener la vie qu’elles entendent... Ne sont-elles pas passées à côté du problème des violences faites aux femmes?

«Je ne pense pas qu’on soit passé à côté, mais c’est vrai que notre combat se concentrait d’abord sur les droits. J’ai beaucoup milité pour les droits
politiques, civiques, pour le droit à la santé aussi, et bien sûr pour la loi sur l’avortement, que j’ai écrite et défendue partout, dans tous les partis. On se concentrait là-dessus parce qu’on se disait que le fait de remporter la bataille de l’autonomie ferait disparaître les autres problèmes. Et puis il y avait aussi chez nous la volonté de ne pas décrire les femmes comme des victimes. Mais la violence a toujours été un sujet présent. Je me souviens qu’au Planning familial, on avait même fondé une association pour travailler avec les hommes qui battaient leur femme. Parce qu’on sait que les victimes retournent très souvent vivre auprès de leur mari violent.

On est davantage dans l’action ou la réaction. C’est très militant, plus spectaculaire, plus agressif aussi.

Danielle Igniti, Directrice du service culturel de la Ville de Dudelange

Aujourd’hui, chez certaines féministes, la reconnaissance du statut de victime est devenue un préalable… 

«C’est très juste. Une autre forme de combat a vu le jour. Il est davantage médiatisé. Ce n’est plus un combat qui se mène dans la théorie ou par les textes, mais un combat qui se porte dans la rue. On est davantage dans l’action ou la réaction. C’est très militant, plus spectaculaire, plus agressif aussi. Cela me met parfois mal à l’aise. On n’est pas nécessairement féministe parce qu’on enlève sa blouse…

Les élections législatives approchent, mais les questions d’égalité hommes-femmes ou de harcèlement sont rarement des sujets de campagne… 

«C’est peut-être parce que les programmes ne sont pas toujours écrits par des femmes et parce que dans les instances des partis, les femmes ne sont toujours pas là où elles devraient être! C’est une affaire de mentalités aussi. Je parle pour le parti socialiste que j’ai connu de l’intérieur. C’est un parti historiquement fait par des hommes et ça n’a jamais changé. Le vrai but des socialistes, c’était que les femmes puissent rester à la maison comme les bourgeoises, mais pas du tout de les émanciper.

Pour les élections législatives, toutes les têtes de liste sont des hommes…

«Vous pourriez ajouter « âgés », même s’il faut reconnaître qu’il y a eu un petit rajeunissement. Certains jouent la carte du duo, comme Déi Gréng par exemple, mais c’est davantage pour la forme. Je ne suis pas dupe… Qui se souvient de la femme qui formait le duo avec Bausch en 2013? Personne? Ça prouve bien que ce n’était qu’un attrape-électeurs… [rires]

J’attends du prochain gouvernement qu’il soit paritaire. Pareil pour le Conseil d’État.

Danielle Igniti, Directrice du service culturel de la Ville de Dudelange

Qu’attendez-vous du prochain gouvernement pour faire avancer les droits des femmes au Luxembourg? 

«Les quotas! Je sais bien que ça fait peur à tout le monde, même aux femmes… Certaines me disent qu’elles n’en ont pas besoin parce qu’elles ne veulent pas être des « femmes quotas ». Je leur réponds qu’une fois qu’on est ministre, on s’en fiche complètement de savoir si on est une « femme quota ». Et puis ces dispositifs existent déjà dans d’autres domaines: il y a des quotas régionaux au Luxembourg et personne ne s’en émeut. Prenez un homme comme Romain Schneider. Il s’est retrouvé ministre parce qu’il a été premier élu socialiste dans le Nord, et non parce qu’il avait des compétences particulières. Personne ne lui reproche aujourd’hui d’être un « homme quota »! La parité sur les listes, c’est bien. Mais il faudrait sanctionner plus lourdement, avec de grosses amendes, les partis qui ne la respectent pas. Et puis cela ne doit pas s’arrêter là: j’attends du prochain gouvernement qu’il soit paritaire. Pareil pour le Conseil d’État. On me répond à chaque fois que cela prend du temps. On attend qu’un homme parte à la retraite pour le remplacer par une femme. Mais on fait aussi des exceptions parce qu’untel a besoin d’un poste… Il faut donc inscrire la parité dans la loi pour qu’elle s’inscrive dans les têtes. J’entends encore trop souvent que s’il n’y a pas de femmes, c’est qu’on n’en trouve pas…

C’est une fausse excuse? 

«Oui, c’est archinul! Ce qu’on cherche vraiment, on le trouve. D’autres osent encore prétendre qu’ils préfèrent privilégier la compétence… Mais quand on voit certains ministres, j’ai de gros doutes. De très gros doutes même. Le critère de la compétence doit s’appliquer aux hommes et pas seulement aux femmes.

C’est un problème de mentalité luxembourgeoise? Après tout, le Royaume-Uni, l’Allemagne ou les pays scandinaves ont tous placé des femmes à la tête de l’État…

«Chacun son histoire, et je ne suis pas certaine qu’on puisse réduire cela à une nation en particulier. Mais le Luxembourg n’est pas un pays ouvert. C’est un pays conservateur. On l’a vu avec le référendum sur le droit de vote des étrangers. Ça nous a bien montré que nous sommes un pays de paysans qui ont peur, renfermés dans ce qu’ils connaissent, dans leur identité…

La question de l’identité luxembourgeoise, justement, se fait beaucoup entendre dans la campagne électorale…

«Mais pourquoi devrait-on se la poser? Je suis mal placée pour en parler parce que je suis une enfant de l’immigration. Je ne me suis jamais sentie ici chez moi, comme je ne me suis jamais non plus sentie chez moi en Italie, d’où ma famille est originaire. Alors je suis où? Quelle est mon identité? Ma grand-mère me disait: « Je n’ai pas de racines, j’ai des jambes. » J’ai conservé ce principe. L’humanité, les civilisations, la culture sont le produit d’invasions et du mélange des peuples. Cela nous a enrichis et rendus plus forts. Depuis la préhistoire, l’Homme a toujours bougé, migré. Mais nous parlons toujours de 'nation ', de 'racines ', de 'chez-moi', de 'rentre chez toi '… 

Ça vous inquiète?

«Oui, beaucoup. Parce que je pense que c’est très dangereux. Et pas seulement au Luxembourg, mais partout en Europe. Regardez ce qui se passe en Italie… Je ne vais bientôt plus savoir où aller! 

Le Luxembourg n’est pas épargné par le populisme?

«Non, pourquoi le serait-il?

Il n’y a pas de parti d’extrême droite, plusieurs nationalités vivent ensemble dans une forme de multiculturalisme… 

«On n’a jamais été dans le multiculturalisme, mais dans une cohabitation de cultures différentes, les unes à côté des autres. Elles ne se sont pas vraiment mélangées, même si avec le temps, elles se font accepter. Je le vois chez les Italiens: mon grand-père est venu parce qu’il a fui le fascisme dans les années 20. Mon père est né ici, moi je suis née ici. Ça prend trois générations, c’est comme ça pour tout le monde. Les Portugais en sont aujourd’hui à la deuxième. Mais tout n’est pas perdu! On va envoyer Marco Godinho représenter le Luxembourg à la Biennale de Venise et ça m’a fait particulièrement plaisir que ce soit un Portugais.»

Retrouvez la deuxième partie de cette interview ici.

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