«On est tous sur un pied d’égalité»

08 Mars 2018 Par Camille Frati
Catherine Larue
Catherine Larue: «Ce que j’aime dans les arts martiaux, c’est l’égalité entre les hommes et les femmes.»
(Photo: Phaedra Brody)

Catherine Larue, auréolée de succès en tant que chercheur comme en tant que manager, a pris la tête de l’Integrated Biobank of Luxembourg en 2012 et l’a conduite à la reconnaissance internationale. Une femme passionnée avant tout. Retrouvez la première partie de cette interview ici.

Quels sont vos prochains projets? 

«Nous voulons, pour les quatre prochaines années, faire en sorte que les chercheurs académiques du Luxembourg de la recherche biomédicale soient satisfaits de l’IBBL, qu’ils sachent qu’ils peuvent compter sur nous pour stocker leurs échantillons. Nous participons à deux grands programmes nationaux: d’une part, Parkinson, en lien avec le Centre d’investigation et d’épidémiologie clinique du LIH, la clinique de recherche sur la maladie de Parkinson au CHL et le LCSB, et, d’autre part, le Plan Cancer. Dans le Plan Cancer, notre mission-clé est d’optimiser la logistique entre les hôpitaux, le LNS et la biobanque, pour que le flux parfait nous permette de récupérer les biopsies destinées à la recherche et provenant des patients malades, avec leur consentement, bien sûr.

Le deuxième enjeu, c’est de réussir le projet Constances, puisque la phase pilote commence d’ici un mois.

Et puis, évidemment, notre défi sera de continuer à entrer dans des consortia européens, à être appelés, à être reconnus en tant qu’infrastructure. Il est vrai que j’aime participer, mais j’aime aussi gagner. Et à ce point de ma carrière, mon ambition n’est plus personnelle, elle est collective. Quand nous avons remporté le Prix luxembourgeois de la qualité et de l’excellence en 2015, j’étais extrêmement heureuse pour nous tous. Tellement que j’étais très émue au moment de recevoir le prix.

Rencontrez-vous tout de même des freins administratifs ou réglementaires? 

«Le RGPD (règlement général sur la protection des données, ndlr) entre en vigueur le 25 mai prochain. C’est censé être mieux pour les personnes, qu’elles soient malades ou pas, afin de bien protéger leurs données. Certes. Mais il ne faut pas que cela bloque la recherche. Je ne peux pas me prononcer parce qu’aujourd’hui je n’ai pas encore vu la nouvelle loi qui va être déposée au Luxembourg pour appliquer le RGPD à la recherche.

J’espère juste que les avis des chercheurs auront bien été pris, pour être sûrs que ça ne nous enchaîne pas, tout en respectant bien entendu la protection des données, ce que nous faisons tout le temps.

Vous ne conservez de toute façon aucune donnée personnelle puisque vous recevez des échantillons déjà pseudonymisés (avec un code-barres).

«Ils sont codés, en effet, car si des données cliniques sont associées à l’échantillon, nous ne saurons jamais s’il s’agit de M. Smith ou de Mme Dupont.

À ce point de ma carrière, mon ambition n’est plus personnelle, elle est collective

Catherine Larue, Integrated Biobank of Luxembourg

C’est une question que peuvent se poser les citoyens lambda: peuvent-ils venir vous voir pour vous donner des échantillons?

«Oui, ils peuvent nous confier des échantillons, mais il leur faut passer par un centre habilité, comme le Centre d’investigation et d’épidémiologie clinique du LIH, qui effectue les prélèvements dans le cadre d’une étude clinique donnée.

Le site biobank.lu précise les études auxquelles nous participons et les démarches à engager pour s’y joindre. De toute façon, toute étude se fait avec autorisation du Comité national d’éthique de recherche (CNER) et de la Commission nationale pour la protection des données (CNPD) et le consentement éclairé du participant.

Vous recevez beaucoup d’échantillons de patients traités dans les hôpitaux du pays. Donnent-ils aisément leur consentement?

«Franchement, si j’étais malade, je dirais: ‘Prenez ma biopsie, faites le diagnostic et avec ce qui reste, faites de la recherche, je vous en prie.’ Le secret, c’est d’avoir une infirmière de recherche qui explique bien à la personne ce que nous faisons et qui puisse répondre à toutes ses interrogations. Nous devons encore travailler là-dessus dans les prochaines années. Il faudra faire des campagnes de communication pour désacraliser la chose.

Est-ce que vous envisagez toujours de faire une cohorte avec la population luxembourgeoise maintenant que vous avez l’espace pour conserver les échantillons?

«Non, le chercheur n’a pas eu le budget pour une telle étude. Mais grâce à l’appel d’offres qui a été gagné par l’IBBL sur le projet Constances, nous allons au moins stocker 1,5 à 2 millions d’échantillons. Ensuite, je préférerais cibler de plus petites cohortes, comme ce qu’on fait pour l’étude Parkinson. Nous avons, par exemple, dans l’idée de faire une petite cohorte avec des selles de participants sains. C’est plus facile à planifier que des grosses cohortes qui sont difficiles à budgéter. 

Comment vous décririez-vous?

«Comme quelqu’un de passionné, avec une énergie positive, et un bon carnet d’adresses. Et puis, je pense que je suis un peu exigeante avec les autres – et moi-même d’ailleurs. Et il semblerait que je sois peut-être un peu impatiente [rires].

Vous pratiquez assidûment l’aiki bojutsu. De quoi s’agit-il?

«'Aiki', c’est l’énergie, 'bo' un bâton de 1,60 m et 'jutsu', ce sont des blocages, des contraintes, des roulades, des chutes et des frappes. C’est un art martial dans lequel, contrairement au karaté par exemple, celui qui gagne n’est pas celui qui frappe le premier, mais celui qui va récupérer l’énergie d’une attaque et la transformer en chute ou en désarmement de l’autre. J’ai découvert cela il y a 25 ans et je n’ai jamais arrêté depuis. J’ai même créé une école lorsque j’habitais aux États-Unis.

Que vous apporte cet art martial?

«Cela m’a fait du bien parce que j’avais un tempérament un peu (trop?) énergique. Ça m’a un peu calmée, ça m’a permis de prendre du recul et d’avoir des techniques de respiration qui aident à parler en public, par exemple. Et puis, ça m’a proposé une école de posture, de respect de l’autre. Une école humaine, en fait. Ce que j’aime dans les arts martiaux, c’est l’égalité entre les hommes et les femmes. Il peut y avoir un jardinier ou un PDG, ils sont sur le tatami, ils ont un kimono blanc, une ceinture blanche et il n’y a pas de différence entre eux. Et je trouve cela magique quelque part. Au début, on subit un peu, il faut apprendre les roulades, les chutes, etc. Ce n’est pas nécessairement facile. On est tous sur un pied d’égalité et j’aime beaucoup cet art.

Est-ce que ça correspond à votre philosophie dans la vie aussi?

«J’aime beaucoup l’Orient. Mon premier salaire m’a permis d’aller en Himalaya. J’ai atteint le camp de base de l’Annapurna et nous sommes montés à plus de 5.200 mètres. Je suis allée aussi au Ladakh, au Tibet et au Japon, en Chine… J’aime beaucoup cette philosophie orientale et les arts qui s’y reportent, de l’ikebana (art floral, ndlr) à la méditation. Cela me construit, cela me calme.

Parvenez-vous à faire le vide?

«Complètement. Je peux avoir les pires soucis du monde, professionnellement ou personnellement, quand je monte sur le tatami, je pense d’abord à… sauvegarder mon intégrité physique. J’exagère un peu [rires]. Je pense à mes doigts, à ne pas blesser l’autre. Vous avez une responsabilité quand vous rentrez sur ce tatami. Il faut faire attention parce qu’on n’a pas de protection. Ça me fait du bien parce que parfois on a quand même un peu la pression quand on est CEO. 

Je pense qu’on peut faire un management assez pushy, néanmoins en restant humain

Catherine Larue, Integrated Biobank of Luxembourg

Ce que vous appréciez dans le monde du travail? 

«Travailler dans un environnement éthique et dynamique avec des collègues qui aiment leur travail et avec des gens qui me font confiance. C’est franchement ce que je vis à ce poste de CEO au Luxembourg et c’est pour cela que j’adore mon job.

Et ce que vous détestez le plus dans le monde du travail? 

«La trahison et le manque de courage.

Quel type de manager êtes-vous? 

«Je dirais que je suis plutôt collégiale dans les décisions, en sachant qu’à la fin, si on n’est pas tous d’accord, il faudra que quelqu’un dise oui ou non.

Est-ce qu’il y a un type de management féminin ou non? 

«Je ne crois pas. Il me semble juste que les femmes accordent une part peut-être plus importante que les hommes, justement, au côté humain et que ça ne nous dérange pas de le faire. Ça dérange peut-être les hommes de le montrer. Je pense qu’on peut faire un management assez pushy, néanmoins en restant humain, au moins attentif aux potentielles souffrances des collaborateurs. 

Est-ce que vous pensez que les femmes sont aussi peut-être plus attentives à la conciliation vie privée/vie professionnelle?

«Quand on a un poste de CEO, ce n’est pas facile de répondre à cette question. Heureusement que je n’ai pas des jeunes enfants parce que je ne sais pas comment je concilierais les deux!  

Je mélange un peu la vie privée et la vie professionnelle. Ça ne me dérange pas, par exemple, de travailler dans le train pendant deux heures et demie, même si c’est un week-end. Mais je suis partisane du « work hard and play hard », comme je le disais à mes patrons américains. Je pense juste qu’il faut avoir un temps pour se poser, pour pouvoir prendre les bonnes décisions. Si vous êtes tout le temps en boucle sur le travail, je pense qu’à un moment donné, on perd de la lucidité. Et puis après, on est trop exigeant et amer, et je n’ai pas envie d’avoir cette amertume. 

Vous avez déjà loué dans le passé le Luxembourg pour avoir donné des postes de CEO à des femmes – dont vous. Voyez-vous les choses avancer, dans la recherche et ailleurs?

«En France, cela rame encore un peu. Il y a quand même des fiefs, et les conseils d’administration restent très masculins. Alors maintenant, on met des quotas en France, comme si c’était des quotas handicapés. C’est louable, mais quelque part, je trouve cela dommage que ce ne soit pas naturel. S’il faut pousser un peu, je trouve que c’est bien, à condition que les compétences soient égales. Mais franchement, au Luxembourg, c’est quand même mieux!

Quelles seraient les mesures concrètes pour arriver in fine à ce 40% de femmes à des postes de direction?

«Par exemple, il faudrait demander aux conseils d’administration de tendre vers une équité, en nommant une femme dès qu’un administrateur s’en va. Mais il faut vraiment que cela soit à compétences égales, parce que sinon on va entendre « oui, mais c’est une femme », et ce serait vraiment embarrassant.

Le fait qu’une journée internationale soit consacrée aux droits des femmes vous paraît-il nécessaire? 

«Oui, tant que les femmes ne seront pas traitées partout dans le monde avec respect et de façon équitable.

Comment se positionne l’IBBL en matière de parité?

«Les femmes représentent environ les deux tiers du personnel et nous avons une parité parfaite dans le comité de direction.

Ça fait cinq ans que vous êtes au Luxembourg. Qu’est-ce qui vous a frappée dans cette société luxembourgeoise?

«Ça va vite. Ce que j’ai adoré, c’est la proximité des décideurs politiques – ils sont assis devant vous, ils vous regardent dans les yeux et vous disent ce qu’ils veulent. Impossible que ça arrive en France, trop grand pays! Et puis, la rapidité de décision: quand on voit comment le pays bouge en cinq ans… Ne serait-ce que les infrastructures. Dès lors qu’il y a une bonne idée, tout le monde y va. On se rencontre, on s’écoute. J’aime vraiment bien. C’est pour ça que je suis toujours là d’ailleurs.

Vous avez passé presque quatre ans aux États-Unis, qu’en retirez-vous?

«Tout ce qui m’est arrivé de bien dans ma carrière, c’est quand même grâce à ces trois ans et demi aux États-Unis. C’est vrai que quand on débarque, honnêtement, il y a un choc culturel. Mais une fois que vous êtes imbibé de la culture – c’est-à-dire que vous avez survécu, j’étais quand même dans le Minnesota avec des hivers à -40 °C –, vous avez les codes culturels pour travailler aux États-Unis. J’ai aussi appris beaucoup au niveau de la vie d’un médicament ou d’un test de diagnostic, de sa naissance jusqu’à sa mise sur le marché, des contraintes réglementaires, des agences régulatrices... Je n’avais aucune chance de pouvoir m’approcher de tout cela en restant en France. Et quand je suis revenue, j’avais le mal du pays. Je trouvais les Français râleurs, trop critiques, alors que les Américains sont en permanence dans l’enthousiasme. Du coup, je suis un peu « composite », avec une part française (du nord mais aussi du sud), une part luxembourgeoise et une part américaine.

Tout le monde a envie de laisser quelque chose dont il est fier sur Terre

Catherine Larue, Integrated Biobank of Luxembourg

Le Luxembourg cosmopolite doit donc vous plaire…

«C’est vraiment quelque chose d’incroyable. Vous allez au Mudam le dimanche, des Indiens vous demandent de les prendre en photo, tout le monde se parle. L’été, à côté du bar Urban, près du palais grand-ducal, tout le monde est dehors et parle toutes les langues avec un verre à la main. J’adore ce melting-pot international. Je me sens bien dans ce milieu. Un milieu à taille humaine et qui a en même temps les ambitions et les infrastructures. Vraiment, je trouve que le Luxembourg est unique en cela, parce que c’est un petit pays qui a quand même cette richesse et cette diversité culturelles qu’il intègre allégrement. Et c’est génial parce que la meilleure façon d’inventer, c’est de mettre des gens avec une variété multiculturelle et multi-métier autour de la table. Vous regardez un problème central avec des facettes différentes et vous tombez forcément sur une idée de génie au bout d’un moment. C’est ça la recette de l’innovation. 

Dans votre cas, est-ce le fait d’avoir eu des fonctions managériales aux États-Unis qui vous a ouvert des portes en France? La réussite à l’étranger impressionne toujours.

«C’était surtout parce que mon patron américain est devenu le patron mondial de toute la recherche et développement. Il avait besoin de quelqu’un en qui il avait entièrement confiance et, naturellement, il m’a choisie. C’est vrai que cela m’a beaucoup aidée. Et puis après, avoir un meilleur job, ce n’est pas forcément avoir une plus grosse équipe, c’est parfois faire autre chose. J’ai abandonné la recherche et développement pour gérer une business unit, où je dirigeais le marketing, la recherche et développement, la production. Je suis passée d’une équipe de 85 personnes à une dizaine. Pour réussir à l’étranger, il faut une bonne dose d’adaptabilité.

Je crois que tout le monde a envie de laisser quelque chose dont il est fier sur Terre. Ce qu’il faut laisser, ce sont de belles réalisations qui sont utiles à la vie en général, technologiques ou pas.  

Avez-vous des modèles, des figures scientifiques qui vous inspirent?

«Marie Curie, parce qu’elle a eu deux prix Nobel à une époque où la femme n’était pas du tout mise en avant, et en plus, elle avait une vie de famille. Chapeau. C’est une figure qui est emblématique pour moi, même s’il paraît qu’elle avait un fichu caractère.

Par ailleurs, il y a tous les jours des gens qui m’inspirent. Je ne cherche pas forcément une figure idéale. J’ai eu des patrons qui m’ont vraiment inspirée et qui m’ont fait sortir de ma conformité, m’ont montré des voies vers lesquelles je ne serais pas spontanément allée.

Vous avez été distinguée de la Légion d’honneur en octobre 2016.  Qu’avez-vous ressenti à l’époque et quel regard portez-vous sur cette reconnaissance deux ans après?

«À l’époque, je ne l’ai pas cru, car c’est un ami qui m’a téléphoné pour me l’annoncer. Puis, j’ai été extrêmement émue et suis restée sans voix pendant près d’un mois, dans l’incapacité de réaliser ce qui m’arrivait, sans même informer ma famille et mes amis de longue date de cet honneur que la France m’a fait. Jamais je n’aurais pu imaginer recevoir cette distinction, que je mettais dans l’ordre de l’inaccessible. J’ai aussi pensé que bien d’autres mériteraient certainement autant, voire plus que moi, cet honneur, ceux qui sauvent en silence des vies tous les jours (médecins et infirmières, entre autres), et ceux qui déploient des courages héroïques d’un instant, d’un jour, d’une guerre, ou encore ceux qui vouent leur vie à aider les démunis.

Maintenant, presque deux ans après, le regard de mes proches m’a aidé à accepter qu’un chercheur dans l’industrie peut aussi contribuer à l’amélioration de la santé publique. Et cela me plaît finalement de partager cette distinction avec tous les chercheurs oubliés ou pas, géniaux ou pas, héros simples du quotidien, mais qui contribuent chaque jour à l’amélioration de la connaissance globale et in fine de l’humanité. Je suis enfin dans la phase d’acceptation de l’énorme défi qu’il me reste: tout à construire, encore et toujours. Rien n’est fini, tout commence.

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