Chercheur en dehors de la boîte

08 Mars 2018 Par Camille Frati
Catherine Larue
Catherine Larue: «Je pense que la raison pour laquelle je me sens aussi bien dans ce poste, c’est qu’il y a vraiment un besoin énorme de discussions entre les industriels de la santé et les chercheurs de l’académique.»
(Photo: Phaedra Brody)

Catherine Larue, auréolée de succès en tant que chercheur comme en tant que manager, a pris la tête de l’Integrated Biobank of Luxembourg en 2012 et l’a conduite à la reconnaissance internationale. Une femme passionnée avant tout. 

Madame Larue, la recherche a-t-elle toujours été ancrée en vous?

«J’avais, je pense, 10 ans quand j’ai regardé chez mes grands-parents un film sur Louis Pasteur. Et là je me suis dit que j’allais devenir médecin ou chercheur. La biologie était vraiment faite pour moi. Je me sentais cependant plus attirée par la recherche appliquée. J’aurais peut-être été moins pertinente en chercheur académique – c’est en tout cas ce que je pensais à l’époque –, où ce sont des recherches très amont, fondamentales, parce que j’avais besoin qu’il y ait une application sur le malade. C’est pourquoi j’étais ravie quand nous avons pu découvrir un nouveau biomarqueur, qui servait vraiment à la santé de l’homme. J’étais exactement là où il fallait.

Vous évoquez le test de la troponine, qui permet de déceler une crise cardiaque. On parle beaucoup aujourd’hui des biomarqueurs, mais à l’époque, cela relevait encore de la science-fiction…

«C’était une belle aventure. On m’a dit: ‘ Catherine, il faut que tu nous trouves un test biologique qui détecte l’infarctus du myocarde plus précocement que ce qui existe et plus spécifiquement. Point. ' Donc j’ai ouvert des livres de physiologie, compris comment étaient faites les cellules cardiaques, ce qu’elles contenaient, etc., comment étaient faits les muscles squelettiques. J’ai étudié ce qui existait dans la littérature bibliographique et nous avons innové. Nous avons eu un peu de chance, je dois dire, et après, nous avons aussi su saisir des chances qui sont parfois des accidents de laboratoire. Par exemple, une de mes étudiantes a fait une erreur en oubliant de mesurer un pH. Cela nous a permis de comprendre que le pH a un effet incroyable et permet d’accroître de 10 fois la sensibilité du test.

Ce n’est pas parce qu’on est dans l’industrie qu’on fait de la mauvaise recherche

Catherine Larue, Integrated Biobank of Luxembourg

Cela fait partie de l’histoire de la recherche…

«C’est vrai, j’y repense tout le temps. Quand je donne quelques cours aux étudiants, je leur explique que je vais leur apprendre comment désobéir à leurs professeurs et je raconte cette histoire. Je leur suggère ceci pour être un découvreur: ‘ Think outside the box ‘. Ce n’est pas parce qu’on est dans l’industrie qu’on fait de la mauvaise recherche. C’est un mythe. C’est sûr que la vocation de l’industrie est plutôt de créer des brevets et non de faire des publications. Mais cela ne fait rien, la science est belle quand même. Pour être innovant, pour faire des brevets, il faut explorer des chemins inconnus.

Ne pas être prisonnier de ses propres apprentissages. Et aujourd’hui, comme hier et demain, tant que l’Homme sera capable de pouvoir abandonner des paradigmes, il sera supérieur à la machine. On parle beaucoup de l’intelligence artificielle en ce moment. Une machine sait faire plus vite, plus haut, plus fort qu’un humain. Mais l’Homme sait faire différent. Je parle vraiment de créativité totale. Je raconte souvent l’histoire du président de Sony quand il a inventé le walkman il y a 40 ans. Il a dit à ses ingénieurs: ‘ Trouvez-moi quelque chose de portable pour que je puisse écouter Bach en jouant au golf, plutôt que de me traîner ma chaîne hi-fi. ‘ Une machine n’aurait pas pu combiner deux choses apparemment différentes. J’ai donc encore un espoir que l’Homme sera supérieur à la machine dans sa capacité d’assembler des concepts apparemment totalement éloignés ou totalement différents.

Qu’a changé ou que va changer la transformation digitale dans la recherche? 

«Plusieurs révolutions sont en marche, que ce soit au niveau technologique, de l’accès à la recherche, mais aussi au niveau des relations entre les chercheurs, les médecins et les patients. Pour l’instant, c’est déjà plus ou moins utilisé dans les dossiers de soins partagés (développés par l’agence eSanté, ndlr). Mais nous aimerions passer à une ère ‘zéro papier’, une ère de la télémédecine, une aide à la thérapie la plus pertinente possible (comme IBM Watson) pour des soins meilleurs et plus rapides avec des données sécurisées – la sécurité est essentielle pour des raisons de confiance. Nous travaillons par ailleurs avec eSanté depuis longtemps sur des solutions d’anonymisation et de pseudonymisation des données de santé.

Quel est votre rêve absolu en tant que chercheur?

«Guérir toutes les formes de cancer.

Et le rêve accessible à court terme? 

«Guérir deux cancers sur trois, je crois que ça sera bientôt possible.

Que vous a apporté votre intérim de deux ans à la tête du LIH (Luxembourg Institute of Health)?

«C’est drôle parce qu’à mes débuts à l’IBBL, je ne voyais pas tellement la différence entre le privé et l’IBBL, je trouvais l’esprit de la biobanque très start-up car nous étions très tournés vers des partenaires ou des clients. C’est à la direction du LIH que j’ai été vraiment plongée dans la recherche publique. Et cela m’a beaucoup plu parce que j’ai regardé aussi avec mon cerveau de chercheur dans l’industrie toutes les passerelles qu’on pourrait construire. Nous en avons construit certaines aujourd’hui qui vont aider les chercheurs académiques à mieux valoriser leur travail. Notre plateforme de validation de biomarqueurs va ainsi leur permettre de transformer leur découverte en succès pour qu’ils puissent arriver beaucoup mieux armés devant un industriel quand ils vont négocier une licence, par exemple. Et je voudrais bien construire d’autres passerelles comme ça.

Vous disiez il y a quelques années que vous étiez arrivée à un tournant de votre vie où vous étiez lasse de travailler pour l’industrie. 

«À un moment donné, je ne me suis pas retrouvée en adéquation avec mes valeurs sociales, humaines et éthiques. C’était un sentiment assez fort, donc il me fallait vraiment du changement. J’ai commencé par aller chez Genfit, une petite biotech française à Lille que j’ai beaucoup aimée. Et là j’ai trouvé un dynamisme et une équipe qui m’ont beaucoup touchée.

Pour revenir à l’expérience des grands groupes, il est vrai que le fait que les sociétés de maintenant décident de leur futur sur la base des fluctuations de l’action en bourse, franchement, c’est très compliqué pour motiver les équipes. Parce que quand une société gagne de l’argent dans le monde entier et qu’elle va dégraisser les effectifs dans un pays sous prétexte de faire plus de buzz sur le marché des venture capitalists, vous vivez cela de l’intérieur avec des plans sociaux. Au bout du deuxième ou du troisième, je n’en pouvais plus.

Je suis à fond corporate. Après, il faut l’être tant qu’on ne perd pas les valeurs personnelles qui vous construisent. Soit vous subissez et vous regardez votre montre en disant ‘vivement la retraite ‘, soit vous rebondissez. Je suis contente parce que j’ai pu rebondir déjà deux fois depuis cette décision et honnêtement, je ne regrette rien. Et je n’ai même pas d’amertume.

Nous sommes une pierre angulaire de la recherche biomédicale

Catherine Larue, Integrated Biobank of Luxembourg

Ensuite est venue cette proposition de diriger une biobanque au Luxembourg. Comment présenter la mission d’une biobanque?

«Une biobanque collecte, prépare, analyse et stocke des échantillons de sang, d’urine, de tissus et de selles. Les chercheurs ont besoin de ces échantillons pour comprendre et prévenir des maladies, soigner, guérir et imaginer des médicaments efficaces. Nous sommes une pierre angulaire de la recherche biomédicale.

J’imagine que cette sollicitation a dû être très surprenante pour vous.

Oui, surtout que je n’étais jamais allée au Luxembourg. J’ai eu deux entretiens. Et là j’ai découvert que peut-être je pouvais apporter quelque chose avec mon expérience sur la biologie médicale du côté industriel, avec beaucoup de contacts, avec la notion de l’applicatif en tête. Je me disais que ça n’allait peut-être pas marcher parce que je n’avais pas de background en biobanque. Mais ils m’ont fait confiance et j’en suis ravie. Je me régale. Je n’aurais jamais pensé avoir autant de plaisir à travailler – ça m’est arrivé deux fois dans ma carrière: mon premier job à Montpellier (chez Sanofi, ndlr) et ici. 

Quand vous étiez chercheur, aviez-vous déjà eu affaire à des biobanques?

Justement non, parce que pour aller vite, nous nous procurions des échantillons auprès de sociétés privées qui avaient beaucoup moins de critères de qualité que ceux que nous avons ici. Et bien sûr, il arrivait parfois que des échantillons contiennent de la fibrine, ou alors qu’ils soient lipidiques ou hémolysés. Franchement, je pense que les chercheurs devraient être beaucoup plus sensibilisés sur la qualité de ces échantillons, parce que quand l’expérience ne marche pas, on se dit ‘mon idée est mauvaise’, mais en fait, ça ne marche pas parce que les échantillons sont loin d’être idéaux. Et si j’avais su ce que je sais maintenant, je peux vous dire que j’aurais changé le concept de mes expériences, surtout pour la vérification clinique.

J’essaie maintenant, à chaque fois que je le peux, dans certains congrès, de relayer ce que je sais. J’ai l’écoute des gens de l’industrie du fait de mon background et de mon expérience.

Ça vous donne une crédibilité supplémentaire.

«Je pense que la raison pour laquelle je me sens aussi bien dans ce poste, c’est qu’il y a vraiment un besoin énorme de discussions entre les industriels de la santé et les chercheurs de l’académique. Ce sont des mondes qui ont été étanches pendant très longtemps, avec un regard assez négatif sur l’industrie, qui a un devoir de rentabilité. Je crois qu’aujourd’hui, tout le monde veut avoir des médicaments pour mieux soigner les gens, plus rapidement et de façon plus pertinente. Mais il faut construire des passerelles pour aider ce flux d’informations et pour que la découverte des chercheurs de l’académique puisse être transposable au patient le plus rapidement possible.

Quelles étaient vos attentes en arrivant? Pensez-vous avoir fait un bon bout de chemin

«Je suis très contente parce que nous avons quasiment rempli les objectifs que nous nous étions fixés dans le contrat de performance 2014-2017.

Je suis également fière parce que nous avons en plus développé des partenariats très importants, d’une grande visibilité. Par exemple, avec EORTC, une CRO (contract research organisation) belge qui travaille essentiellement sur le cancer et qui est aussi une fondation d’intérêt public. Elle a commencé avec un projet, puis deux, avant de nous demander si l’IBBL pouvait être sa biobanque de référence.

Nous sommes également devenus la tumorothèque sanitaire pour les échantillons de patients atteints de cancer de la Clinique Ambroise Paré de Thionville.

De plus, nous avons gagné en juillet dernier l’appel d’offres de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) sur le projet Constances, leur grande cohorte de 200.000 personnes. Nous étions tellement fiers! C’était vraiment formidable. Et c’est aussi important pour les ministères de la Recherche, de la Santé et de l’Économie qui nous ont fait confiance et n’ont jamais cessé de soutenir la biobanque – avec un regard bienveillant, mais également chargé d’attentes. 

Avez-vous développé des projets communs avec les autres acteurs de la biomédecine au Luxembourg?

«L’IBBL faisait partie, avec le LIH (à l’époque le CRP Santé) et le Luxembourg Centre for Systems Biomedicine (LCSB), du Personalised Medicine Consortium. En 2015, nous avons un peu bousculé les choses pour que les collaborations entre les cliniciens et les chercheurs avancent plus vite. Je suis allée convaincre le responsable du LCSB et le directeur du CRP Santé de proposer quelque chose de nouveau, à savoir de dédier un peu d’argent venant de nos budgets respectifs et de créer un fonds d’amorçage pour deux ou trois projets de 50.000 euros, afin d’encourager les chercheurs et les cliniciens à travailler ensemble sur une problématique de santé autour de la médecine personnalisée. La première fois, nous avons déjà reçu 15 demandes rien que dans le pays. Le Laboratoire national de la santé et l’Université du Luxembourg (Life Sciences Research Unit) nous ont maintenant rejoints en tant que partenaires, et nous pouvons maintenant aller encore plus loin dans cette initiative d’incubation.

C’est vraiment un encouragement pour le Luxembourg à faire en sorte que les chercheurs et cliniciens travaillent mieux ensemble. Ça a un succès fou. En plus, il y a un jury d’experts qui note les projets sur l’excellence, l’impact, etc. Les premiers projets vont bientôt être prêts à postuler auprès du Fonds national de la recherche avec un proof of concept (preuve de concept qui démontre la faisabilité de l’idée, ndlr).

Serait-il intéressant pour l’IBBL de voir émerger un écosystème de start-up en biotech autour d’elle? 

«Nous sommes évidemment très supporters de la création d’un nid d’entrepreneurs dans les métiers de la santé au Luxembourg, qui serait en synergie avec les acteurs de la recherche académique, les patients et les bien-portants… Cela manque aujourd’hui. La diversification de l’économie par la création d’un nouveau secteur d’activité attirant des entreprises et facilitant la création de start-up en pharma/biotech est l’un des objectifs du gouvernement, et cela demande du temps.  

Qu’en est-il de la visibilité de l’IBBL au niveau européen?

«Nous sommes devenus le partenaire officiel de trois gros consortia européens, deux avec l’Innovative Medicines Initiative (IMI), qui est financée à moitié par la Commission européenne et à moitié par les industries pharmaceutiques et associées – le taux de succès n’est que de 5% –, et un autre sous l’égide d’Horizon 2020, ce qui est quand même assez noble parce que le taux de succès est de 17%. Nous en sommes ravis aussi parce que ça nous donne une visibilité en Europe.

Nous ne nous inventons pas apprenti sorcier, nous validons nos procédés en détail.

Catherine Larue, Integrated Biobank of Luxembourg

Pourquoi alors ne pas participer au réseau européen des biobanques BBMRI, alors que vous avez des partenariats avec plusieurs instituts dans d’autres pays européens?

«Nous avons dû faire un choix. Il faut quand même savoir que le ministère accepte de rentrer dans certains de ces European Research Infrastructures, mais nous ne pouvons pas tout lui demander non plus parce que cela a quand même un coût. Nous sommes déjà membre de l’infrastructure Eatris, un consortium sur la médecine translationnelle. Chaque chose en son temps.

Cela dit, ça ne nous empêche pas d’avoir aussi un réseau de biobanques qui travaillent exactement dans les mêmes conditions d’excellence que nous pour la collecte des échantillons, leur transformation, leur analyse et leur stockage. Je pense que nous avons atteint notre taille parfaite – 49 personnes pour une biobanque, c’est déjà rare –, il faut maintenant choisir les projets sur lesquels mettre nos collaborateurs sans les noyer sous le travail. Nous sommes aussi membre et partenaire d’Isber, la société savante la plus reconnue au niveau mondial dans le milieu des biobanques, dont notre chief scientific officer, Fay Betsou, a été présidente.

Quelles sont vos ambitions pour l’IBBL pour les prochaines années? 

«Nous sommes à une charnière puisque nous entamons un nouveau contrat de performance de quatre ans. La vision que j’ai de la biobanque, c’est que je voudrais qu’elle soit la biobanque de référence européenne – au moins. Je pense qu’aujourd’hui nous sommes une des meilleures infrastructures de recherche en biobanking d’Europe. Je voudrais que nous soyons la meilleure biobanque européenne.

Qu’est-ce qui peut distinguer l’IBBL des autres biobanques? 

«Ce qui nous caractérise, c’est qu’en dehors de notre capacité à proposer un large panel de services, nous avons aussi un think tank, une intelligence sur la recherche en biospécimens. Nous sommes tout le temps en avance sur la meilleure façon de collecter et de préserver un échantillon donné. D’ailleurs, des fabricants de tubes viennent nous voir avec de nouvelles inventions pour que nous les testions. Quand ça fonctionne, nous connaissons un peu avant les autres les innovations qu’il va y avoir sur le marché.

Il y a des biobanques qui n’ont pas les moyens de faire cette recherche en biospécimens. Lorsque nous avons fait rentrer de nouveaux échantillons, notamment de selles, pour comprendre le microbiome, notre équipe a fait des études comparatives sur 21 conditions différentes pour choisir celle assurant le meilleur rendement, la meilleure pureté et la meilleure stabilité de l’ADN. Au bout de six mois, nous avions identifié les deux meilleures conditions pour ce nouveau type d’échantillon. Nous ne nous inventons pas apprenti sorcier, nous validons nos procédés en détail.

La raison pour laquelle nous sommes aussi une des meilleures infrastructures de recherche en biobanking, c’est parce que nous avons mis la qualité en avant. Nous sommes certifiés ISO 9001 et conformes aux exigences ISO 17025. Notre directrice qualité, Sabine Lehmann, coordonne les travaux internationaux sur la création d’une nouvelle norme pour les biobanques, et nous serons probablement la première à être certifiée. Lorsque des partenaires industriels viennent nous voir pour un service, ils ne veulent aucune erreur sur le résultat donné. Car ce résultat oriente leur décision sur leurs recherches et leur stratégie, et les normes de certification et accréditation sont pour eux des gages de qualité dans le monde de l’industrie de la santé.

Cette interview se poursuit dans une seconde partie.

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