«À 16 ans, j’ai commencé à investir»

09 Février 2019 Interviewé par Jamila Boudou
María Mateo Iborra: «J’aime à croire que l’innovation, souvent, consiste à mettre en rapport des connaissances scientifiques et techniques avec un secteur qui, à la base, n’a pas vraiment de points communs avec elles.»
María Mateo Iborra: «J’aime à croire que l’innovation, souvent, consiste à mettre en rapport des connaissances scientifiques et techniques avec un secteur qui, à la base, n’a pas vraiment de points communs avec elles.»
(Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

La tête dans les étoiles et les pieds bien sur terre. L’ingénieur María Mateo Iborra est la CEO et cofondatrice de Bitvalley. Les télécommunications et la blockchain sont au cœur de son système d’assurance Ibisa. Entretien dans le cadre de notre série Female Leadership.

Elle a créé sa première entreprise de conseil en investissement à l’âge de 16 ans… María Mateo Iborra, 36 ans aujourd’hui, est également ingénieur chez SES.

À 16 ans, vous avez créé votre premier business…

María Mateo Iborra. – «Depuis mon plus jeune âge, l’idée de créer ma propre société m’a toujours animée.

À 16 ans, j’ai découvert les marchés boursiers. J’ai commencé à apprendre le fonctionnement des marchés et les différences selon les pays. J’ai commencé à investir. Mes amis et ma famille m’ont consultée pour leurs propres investissements. Alors, j’en ai fait une petite entreprise et j’ai commencé à faire des bénéfices.

J’ai fait tourner mon entreprise jusqu’à mon départ pour l’université. Après, je n’ai plus fait de conseil, mais j’ai continué à investir pour moi-même.

Ensuite, vous avez créé deux autres entreprises, dont l’une fonctionne toujours, Mister Lemon…

«En effet, c’était à Alicante, la région dont je suis originaire. Là-bas, nous avons beaucoup de cultures de citronniers et de nombreuses coopératives. Nous avons eu l’idée de créer la société Mister Lemon pour assurer l’exportation des produits à valeur ajoutée à base de citron, en l’occurrence des rondelles de citron conditionnées, prêtes à consommer pour les cocktails, plats et desserts. Mister Lemon existe toujours.

Parallèlement à la création d’entreprise, je travaille en tant qu’ingénieur en radiofréquence dans l’industrie des télécommunications en Espagne, puis, depuis 2013, au Luxembourg à la SES (Société européenne des satellites).

En 2015, vous avez remis le couvert… avec une nouvelle entreprise, Bitvalley…

«Oui, et avec plusieurs de mes collègues cette fois-ci.

Voici le contexte. Au moment du lancement, en 2015, de la deuxième plus célèbre blockchain appelée Ethereum (protocole d’échange, ndlr), nous avons décidé de créer Bitvalley. La première étape a consisté à approfondir nos connaissances sur cette technologie et à réfléchir sur notre concept et le développement de nos produits. Nous avons ensuite commencé à fournir des services pour sensibiliser et aider les sociétés à comprendre tout le potentiel de la technologie blockchain pour leur business.

Dans les entreprises où il y a de la diversité, il y a plus d’ouverture d’esprit.

María Mateo Iborra, CEO de Bitvalley

Fin 2017, j’ai eu l’idée de lancer Ibisa au sein de Bitvalley. Il s’agit d’un système de micro-assurance à destination des agriculteurs à très faibles revenus. Cela a soulevé tout de suite beaucoup d’intérêt et Ibisa a reçu en juin 2018 le Prix de la finance inclusive à Luxembourg lors des Fintech Awards. 

Le principe d’Ibisa met en œuvre mes connaissances sur le spatial et sur la blockchain. Pour l’expertise en assurance, nous avons réussi à attirer des profils spécialisés dans ce domaine pour former une équipe aux talents complémentaires.

En quoi consiste votre système d’assurance Ibisa?

«Notre produit a pour but de fournir une assurance mutualisée aux petits agriculteurs des pays en voie de développement.

Le concept Ibisa est basé sur la technologie blockchain pour la gestion de la mutualisation des risques et sur l’utilisation des données satellites d’observation de la Terre pour la surveillance et l’estimation des dégâts. Grâce à la technologie blockchain, nous pouvons réaliser un système de mutuelle en ‘peer-to-peer’ (pair à pair) en partageant le risque. Qui plus est, toutes les opérations sont automatisées grâce à la blockchain et à l’usage des satellites. De cette manière, nous pouvons proposer des coûts de fonctionnement très faibles.

La technologie blockchain peut bouleverser beaucoup plus de secteurs.

María Mateo Iborra, CEO de Bitvalley

Si les cultures souffrent d’un dommage d’origine climatique (par exemple, une sécheresse), notre système de surveillance en continu grâce aux données satellitaires déclenche les processus d’indemnisation.

Pourquoi un tel système?

«Le problème, aujourd’hui, c’est qu’il n’y a pas de produits sur le marché qui soient efficaces pour protéger, contre les risques climatiques, les récoltes issues des petites surfaces de culture. Il n’en existe que pour les grandes.

Les produits d’assurance actuels induisent des coûts de gestion et de vérification des pertes trop élevés au regard des primes collectées. L’assurance classique est tout simplement trop chère pour les petits agriculteurs.

Pourquoi cet intérêt pour les petits agriculteurs?

«On compte dans le monde plus de 500 millions de petits agriculteurs, ce qui représente déjà un marché colossal. Ce sont eux qui produisent la plus grande partie de la nourriture dont le monde a besoin.

De plus, une fois qu’on les aura aidés à maîtriser leurs risques de production, ils commenceront à chercher à assurer le stockage et le transport, leurs moyens de production, leurs propriétés, leur santé, leur éducation, ce qui ouvre un marché potentiel énorme. Et rappelons que la plupart des agriculteurs concernés sont en réalité des agricultrices, et que d’un agriculteur dépendent en moyenne six personnes.

C’est le principe d’Ibisa: mêler des technologies qui, traditionnellement, ne sont pas présentes dans le secteur de l’assurance.

María Mateo Iborra, CEO de Bitvalley

Je suis convaincue que la technologie Ibisa peut aider la société à mieux gérer les aléas de production agricole liés au climat. Mon but est d’y parvenir de manière durable et sans subventions.

Votre solution est-elle déjà disponible?

«Nous avons levé des fonds sur 2018 et 2019, nous permettant de développer une première version du produit disponible en avril.

Nous travaillons dans un premier temps avec nos partenaires en Inde et au Niger, qui sont eux-mêmes en contact direct avec les agriculteurs locaux auxquels ils proposent notre produit.

Comment voyez-vous l’évolution de la blockchain dans notre quotidien?

«Les communautés de développeurs sont constamment en train d’améliorer cette technologie, apparue il y a 10 ans et qui est en permanente évolution. Après d’importantes mises à jour, la blockchain pourra supporter davantage d’opérations et de manière plus rapide encore.

Dans le même temps, nous entendons beaucoup parler de la blockchain, mais nous ne voyons pas encore apparaître beaucoup d’applications dans la vie de tous les jours.

Néanmoins, je pense que la blockchain est la prochaine évolution de l’internet. L’internet actuel a permis au monde entier d’accéder à l’information à un coût minime. Ce que tout le monde appelle le Web3 va permettre au monde entier d’accéder à des services, à un coût également minime. Dans 5 à 10 ans, nous l’utiliserons sans le savoir.

Lorsque nous créons une entreprise, je pense que l’on doit agir sur le long terme.

María Mateo Iborra, CEO de Bitvalley

Actuellement, nous voyons de plus en plus de solutions blockchain apparaître dans les services financiers. La technologie blockchain peut bouleverser beaucoup plus de secteurs, l’assurance avec Ibisa, par exemple. Aujourd’hui, la chaîne logistique/de distribution/d’approvisionnement (supply chain) est la plus touchée. Et bientôt, ce sera au tour de tout ce qui touche aux investissements.

En quoi la création d’entreprise vous passionne?

«Ma principale source de motivation est l’apprentissage et la création de valeur ajoutée pour quelqu’un.

J’apprécie de créer des solutions totalement différentes les unes des autres. J’aime explorer différents secteurs et industries. J’aime à croire que l’innovation, souvent, consiste à mettre en rapport des connaissances scientifiques et techniques avec un secteur qui, à la base, n’a pas vraiment de points communs avec elles.

C’est le principe d’Ibisa: mêler des technologies qui, traditionnellement, ne sont pas présentes dans le secteur de l’assurance, à savoir les télécommunications, l’observation de la Terre, la théorie des jeux, la blockchain et l’agriculture.

Ibisa est-il un projet idéaliste?

«Je ne suis pas une personne idéaliste, je suis une personne très orientée business. Mais je pense que la société doit se développer en respectant mieux la planète. Il y a aussi de plus en plus de gens pauvres et des gens très fortunés. Nous arrivons à un point où la classe moyenne tend à disparaître.

Je pense que les très grosses entreprises ne réfléchissent pas assez à l’impact qu’elles peuvent avoir sur les écosystèmes. Lorsque nous créons une entreprise, je pense que l’on doit agir sur le long terme, pas uniquement en visant des bénéfices à court terme.

Quel est votre style de management?

«Je pense qu’il est très important que, dans une équipe, chacun puisse trouver sa source de motivation.

Dans ce genre de start-up où nous ne disposons pas de salaires mirobolants, la motivation, les buts communs et l’ambition doivent être très forts. Nous devons sans cesse nous rappeler pourquoi nous faisons cela. C’est un engagement. Travailler dur et lutter chaque jour. Je travaille très dur et je pense que mes collègues voient ma passion et mon implication. Ce qui peut être aussi une source de motivation pour les autres.

Que signifie le terme «femme»?

«Je ne suis pas féministe, ni machiste, évidemment.

Mais c’est vrai que notre société a encore beaucoup à faire pour rendre les opportunités plus égalitaires entre hommes et femmes. Par exemple, les responsabilités et les salaires diffèrent sans aucune raison.

Et je pense que, dans les entreprises où il y a de la diversité, il y a plus d’ouverture d’esprit. Ces sociétés sont plus dynamiques et disposent d’un meilleur environnement de travail. Par ailleurs, il est important que les femmes puissent s’aider entre elles, s’autopromouvoir.

J’aime m’investir dans ce que je fais, apprendre de mes erreurs et continuer à m’améliorer.

María Mateo Iborra, CEO de Bitvalley

Les attitudes doivent changer aussi. Lors des interviews, par exemple, quand on interroge un chef d’entreprise homme, on aura tendance à lui demander comment il va grandir. Mais s’il s’agit d’une femme, on va lui demander comment elle voit la gestion des risques.

La situation ne va pas changer du jour au lendemain. Heureusement, aujourd’hui, on parle plus de l’égalité entre les hommes et les femmes qu’auparavant. Le fait d’en parler et de mettre en avant les nombreuses femmes qui, au Luxembourg et en Europe, construisent leur entreprise et investissent peut faire réfléchir d’autres femmes et, pourquoi pas, leur donner l’envie d’emboîter le pas.

Vous êtes également mentor au Founder Institute à Luxembourg, vous y enseignez aussi…

«C’est exact. Le Founder Institute a été créé à l’origine à San Francisco pour aider les nouveaux arrivants à fonder leur entreprise.

Le Founder Institute est maintenant présent dans 180 villes à travers le monde. Et à Luxembourg, nous sommes environ 30 mentors. Nous donnons des cours sur la conception des produits, les lois, ou encore la propriété intellectuelle.

Entre votre création et la gestion d’entreprise, vos responsabilités à la SES, votre qualité de mentor, avez-vous le temps d’avoir du temps libre?

«Eh… non (éclat de rire).

Mais votre travail vous passionne…

«Oui, je travaille beaucoup et j’aime ça. Sinon, je ne le ferais pas. J’apprécie aussi de contribuer à aider les autres en tant que mentor au Founder Institute. J’aime aussi m’investir dans ce que je fais, apprendre de mes erreurs et continuer à m’améliorer.

L’an dernier fut une année extraordinaire. J’ai eu beaucoup d’opportunités pour faire de nouvelles choses. Cela a été dur de dire oui à certains, non à d’autres. Mais toutes mes réponses ont été mûrement réfléchies. Maintenant, mon agenda est plein… (rires).»

María Mateo Iborra en trois dates:

1998 – Création de sa première entreprise Invest Advice en Espagne

2013 – Arrivée au Luxembourg – Poste chez SES

2015 – Fondation de Bitvalley

Retrouvez l’intégralité de la série #FemaleLeadership

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